|
Lettre
du Mali n°5 (part. 3/3)
30 juillet 2001
Par Mohomodou Houssouba
Partie
3:
a. le "machin" de vision
Il était une année, depuis tant d'années, que
personne ne se rappelle
plus... un bûcheron remontait chaque matin les hauteurs du
Mt. Pilate à
la recherche de bois. Un jour, il ne retourna pas à sa maison
au pied
de la montagne. Quelque part, il avait lâché prise
et se retrouvait au
fond ténébreux d'une grotte, avec deux dragons. Après
la peur initiale,
c'étaient la faim et la soif qui le tenaillaient. Puis, il
se rendit
compte que les deux dragons n'allaient ni le manger, ni lui offrir
à
manger. Ils ne se nourrissaient pas de gibiers. Ils étaient
donc ses
compagnons d'infortune. Mais ils faisaient quelque chose de curieux
quand mêmede temps à autre, ils se mettaient
à lécher un côté du roc.
Bientôt, le bûcheron les suivit dans ce rituel, et il
n'aurait plus faim
ou soif. Les trois vivraient de cette manne jusqu'à la fin
de l'hiver,
lorsque l'un des dragons commençait à montrer des
signes d'impatience.
Et un beau jour, en début de printemps, le voilà qui
s'envola à
l'horizon, laissant dans la grotte le bûcheron et l'autre
dragon.
Curieux ce qui se passaitn'étaient-ils pas ensemble
et presque d'un
commun accord dans cette mésaventure ? Le bûcheron
très nerveux ne
perdrait plus de vue l'autre dragon. Non pas parce qu'il craignait
d'être dévoré. Loin de là. Sa vigilance
était justifiée. Un jour,
alors que le deuxième dragon prenait son envol, notre bûcheron
s'accrocha à sa queue et sortit ainsi de la grotte.
Toute une saison s'était écoulée ; une autre
avait fait du chemin. La
neige aux hauteurs fondue, l'herbe sortait timidement du sol rocailleux
à deux mille mètres d'altitude. Il reprit le chemin
du village , comme
celui d'un revenant, son retour fut cause de célébration
et de choc.
Lui-même découvrit le choc plus tard, mais nous le
laisserons d'abord
savourer sa rentrée triomphale.
Ainsi va une légende de la Suisse centrale gravée
sur le mur de l'école
de la petite ville voisine de Lucerne : Hergiswil, surplombée
par le Mt.
Pilate, au bord du Lac des Quatre Cantons.
Quelques jours plutôt, je traversais en train la campagne
de la
France. J'avais acheté une copie du journal Le Monde à
la gare sans
aucune intention de la lire en cours de chemin. J'aurais préféré
absorber le panorama de la campagne dans sa monotonie de verdure
et de
petites villes apparaissant régulièrement le long
des chemins de fer.
Mais un titre me força la main. René Dumont venait
de mourir le lundi
18 juin à Paris à l'âge de 97 ans. Un long reportage
et, comme à
l'accoutumée, les témoignages et réflexions
ponctuels sur sa vie et son
travail parcourent le journal. René Dumont, l'écologiste
appelé "
agronome de la faim " avait écrit " L'Afrique noire
est mal partie "
(1962) qui reste certainement son livre le plus cité. En
1965, il écrit
" Cuba est-il socialiste ? ", et son long périple
analytique
continuerait avec ses critiques et collaborations. Il était
conseiller
auprès de Nehru, Castro, Nasser, Ben Bella, Sihanouk, Senghor,
Nyerere,
Bourguiba, Sekou Touré (Le Monde 1). Candidat écologiste
aux élections
présidentielles de 1974, il aurait reçu 1,32% des
voix. La ministre
française de l'environnement rappelle la forte impression
que Dumont a
faite sur elle, encore adolescente : " J'ai été,
comme beaucoup,
interpellée, secouée par René Dumont buvant
un verre d'eau à la
télévision et disant : "Vous aurez du mal à
me croire, mais dans 20 ans,
dans 30 ans, cette eau sera rare et chère et l'on fera même
des guerres
pour l'eau' . " (Le Monde 2)
Quand je faisais l'école normale à Bamako au milieu
des années 80, je
n'avais aucun cours avec Dumont sur la liste des lectures, mais
il
fallait le lire et un autre livre également, " Main
basse sur l'Afrique
" du député socialiste suisse, Jean Ziegler.
Trente ans plus tard,
Dumont publierait " Démocratie pour l'Afrique "
et tant d'autres titres
sur l'Afrique et le tiers monde dont les populations restent en
proie à
la faim, la maladie, et la violence, à une échelle
plus alarmante. Peut
être parce que j'ai écouté Ziegler en personne
donner une conférence à
Bamako (vers 1985-86), il m'a toujours paru plus présent,
avec ses
dénonciations directes du complot contre les pays pauvres,
ses remèdes
comme la primauté de la préservation culturelle ("
La victoire des
vaincus "). Je me rappelle Ziegler répondre à
une remarque d'un malien
dans l'audience sur les minces chances d'un avenir démocratique
pour un
pays comme le Mali. Ziegler répondit ainsi : ne prenez pas
trop au
sérieux les experts qui disent que tel taux d'alphabétisation
ou tel
revenu par tête est indispensable pour instaurer la démocratie
dans un
pays. Tout cela ressort d'un déterminisme défaitiste,
qui conditionne
les élites de ces pays émergents à l'indécision
et la lâcheté, et tant
d'autres crimes commis contre leurs peuples, ou acceptés,
justifiés en
toute complicité opportuniste. Devenir une démocratie,
c'est tout
d'abord le vouloir, en tenant compte de certains préalables,
bien sûr.
Il considérait les chances du Mali bonnes, parce que la société
malienne
avait atteint et maintenu un niveau de cohésion qui n'existe
pas
d'ailleurs partout en Europe. Je n'y avais jamais pensé,
et l'argument
m'avait fortement impressionné.
Les écrits de Dumont et de Ziegler représentent, avant
tout, la pensée
socialiste occidentale dans sa projection vers le développement
du
continent africain et du tiers-monde . Entre diagnostic sévère,
critique sympathique, et collusion idéologique, cet engagement
a aussi
alimenté une source vive de malentendu et a peut être
contribué au
phénomène que Dumont avait eu le mérite d'identifier
très tôt : le " mal
développement ". Par ailleurs, déjà en
1980, le penseur martiniquais
Edouard Glissant indexait la pente sur laquelle les pays africains
et
caribéens risquent de glisser, à perpétuité,
comme des " pays en voie de
sous-développement " ; c'est des zones franches de consommation
matérielle et culturelle, sans aucune base de production.
Il prit le
cas de sa Martinique natale, où on peut trouver toute une
chaîne de
supermarchés français et l'appareillage touristique
d'une île
paradisiaque, alors que la base industrielle a été
constamment
démantelée, et le département est dans la curieuse
position de produire
des ingénieurs et techniciens pour l'exportation (en métropole).
Tout
récemment, une collègue suisse me raconte sa confusion
en atterrissant
en Martinique pour retrouver un espace français tropical,
apparemment
ses interlocuteurs parlaient toujours de " là-bas ",
sans aucune
curiosité envers les îles voisines, à plus forte
raison l'Afrique.
Ce livre de Glissant, " Le discours antillais ", aurait
dû être aussi
populaire que " L'Afrique noire est mal partie " et "
Main basse sur
l'Afrique ". Il n'a pas connu cette notoriété
et, peut être, c'est tant
mieuxnous pouvons le lire avec une certaine fraîcheur
difficile à
sentir avec les autres livres. L'idée d'une île touristique
l'écúure
justement parce qu'elle déforme, sinon efface, l'histoire
originelle
d'un tel pays, basée sur la traite qui annihilé la
population autochtone
(arawak et caraïbe) et brisé le remplacement africain
dont le labeur
d'esclave allait tourner la machine économique qui alimentait
en
matières premières et produits de consommation l'économie
des puissances
navales d'Europe pendant quatre siècles. Quand Glissant voit
Taiwan ou
Singapour, il voit l'autre possibilité qui, pour lui, offre
une vie plus
digne et plus durable à long terme. Une petite île
peut bel et bien se
faire une puissance productrice au lieu de poser comme une vitrine
balnéaire, qui marchande sa beauté tropicale et attend
les arrivées de "
là-bas ".
La pertinence de cette critique dépasse la logique de la
solidarité
historique basée sur le substrat africain des populations
caraïbes. En
réalité, je trouve naturel qu'un martiniquais ne pense
pas aux affaires
maliennes ou mauriciennes au quotidien. Même s'il y a un distant
lien,
il serait superficiel de tirer sur cette vieille corde qui souvent
ne
lient que les intellectuels d'une certaine disposition idéologique.
Aujourd'hui, la situation de l'Afrique est si grave que même
les
africains ont du mal à se sentir propriétaires de
leur propre
cheminement. Il y a deux ans, j'avais rencontré un journaliste
sportif
nigérian aux Etats Unis et après les introductions,
il me disait qu'il
savait seulement que le Mali était un pays très pauvre.
J'avais avoué
en retour que je savais seulement que le Nigeria fut une fois un
pays
très riche. Il sourit après avoir réalisé
l'ironie de la chose. Avant
lui, j'avais rencontré un étudiant éthiopien
qui ignorait l'existence du
Mali et une kenyane qui m'avait demandé dans quel pays se
trouve le
Mali. Je suis sûr que certains maliens méconnaissent
la réalité de leur
voisinage de façon analogue et certains traînent derrière
eux un mythe
épique disproportionné, qui les dope contre les miasmes
et les
infirmités ambiants. En conjurant leur passé glorieux,
ils ne sont pas
différents de ces martiniquais qui, d'après Glissant,
assument un air
de supériorité envers leurs voisins haïtiens
ou jamaïcains. Très
souvent, nous (les instruits) parlons de solidarité et de
fraternité sur
une base géographique ou historique qui reste totalement
étrangère à la
conscience populaire des différentes sociétés.
Le discours
tiers-mondiste ou pan-africaniste a longtemps péché
dans ce sens. Le
motif saillant demeure une lamentation durable sur l'exploitation
des
pays du sud, la marginalisation de l'Afrique, et l'injustice de
l'ordre
mondial ; en l'absence d'actions pour faciliter la communication
entre
les communautés à l'intérieur ou de part et
d'autre des frontières
post-coloniales.
Donc, on se retrouve sur ce terrain familier durant le week-end
commémoratif du 26 mars à Bamako. «a et là,
on entend le plaidoyer
passionné d'un " camarade " militant encore convaincu
de l'avènement de
la dictature du prolétariat pour libérer le peuple
de son élite "
embourgeoisée ", une dissection de la machine de la
mondialisation, une
harangue contre la corruption massive.... Les analyses sont
pénétrantes, mais, dans un sens, elles ressortent
du déjà entendu. "
Que faire ? " La question est rarement posée, mais elle
reste
sous-entendue dans la plupart des échanges. Et si nous sommes
exploités, marginalisés, rejetés ? Qu'allons
nous faire maintenant
après un constat si établi ?
C'est là que la pensée doit s'appliquer avec davantage
de rigueur et
dynamisme.
Mais il y a eu quelques nouveautésdes échanges
francs sur l'état de la
société malienne, qui retournent invariablement à
son école maladive.
De longs débats contradictoires sur les maux de l'école
malienne, qui ne
laissent personne indifférent, mais qui également
exposent une
impuissance généralisée face à la crise,
des moments mémorables d'examen
de conscience et d'aveu devant un public habitué aux monologues
accusateurs sur ce sujet. C'est pour cela que le ton des échanges
a
agréablement surpris. Là, des politiciens dont les
conflits personnels
sont bien connus parlent de la situation grave du pays avec un certain
"
objectivisme ", même avec un sens d'humour. Personne
ne peut plus
défendre inconditionnellement les embellies macroéconomiques
de notre
pays sans rendre compte du sentiment d'appauvrissement et de lassitude
qui s'est abattu sur la grande majorité de la population.
Et il faut
certainement adresser la question " Que faire ? " Entre
les acquis et
les handicaps, quelle démarche vers le bord du puits au fond
duquel nous
nous sommes retrouvés ces derniers temps, avec la partie
imposante de
l'humanité ? Une humanité souffrante et angoissée
dans toute la gamme
de ses fortunes. La petite minorité nantie perchée
sur la branche
garnie de fruits et la vaste majorité s'ébattant dans
les broussailles
de feuilles et racines. Ces deux mondes se côtoient de plus
en plus,
bien que la migration vers les pays du nord soit une épreuve
qui a déjà
généré sa propre vaste littérature.
Pour le pèlerin du sud, disons le
malien, le parcours du combattant commence avec l'acquisition du
passeport national au prix de grosses sueurs, le siège devant
un
consulat européen or nord américain, et continue aux
portes des grands
aéroports... ces vastes monuments ambigus, écluses
pour écouler le monde
en masse ou en gouttelettesselon les passeports bien sûr.
Le voyage
international, supposé devenir le luxe banal de la mondialisation,
reste
pour les ressortissants du sud un accomplissement en soi. Et de
plus en
plus, il s'opère dans les cales de bateaux ou même
dans les containers
étanches de gros camions. Plus ça change....
-------
Notes : Le Monde, Mercredi, 20 juin 2001 (1) : Jean-Paul Besset,
" Les
excessives vérités de René Dumont " (p.
15) ; (2) Béatrice Gurrey et
Hervé Kempk, " Les écologisres se sentent orphelins
après la mort de
René Dumont " (35).
|