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Lettre du Mali n°6
11 décembre 2001

Par Mohomodou Houssouba

«La route avance»

Il y a quatre ans, j'avais fait enregistrer la généalogie de notre
famille auprès de mon père. J'ai récemment repris le tri des récits
et je suis ainsi tombé sur des passages encore inédits sur la fin de
la période coloniale. Au bout de 300 minutes, la causerie avait pris
la place de la déclamation quasi-formelle du chroniqueur, et beaucoup
de jeunes gens présents posaient de questions variées sur la vie
quotidienne au temps colonial. Un échange engagé s'en suivit,
surtout autour de la construction de la route de l'aéroport et du
camp militaire de Gao. Il avait travaillé sur cette route sous le
régime des travaux forcés. Ayant grandi en campagne, à deux
kilomètres seulement de l'aérodrome, j'avais souvent entendu les
hommes raconter leurs corvées sur les chantiers sur terre ferme ou à
bord de la barque à courrier allant jusqu'à Niamey. Un homme recruté
pour le travail forcé durant la haute saison avait de bonnes chances
de faire quelques semaines de courrier. C'était parmi les services
les plus redoutés. Une fois à bord, pagaie en main, il n'aurait plus
de répit jusqu'à son relâchement. Disons que sa pagaie lui échappa
dans un fort courant en plein janvier, il n'avait d'autre choix que
de plonger dans les eaux froides pour la récupérer. Entre-temps le
voyage continuait. Alors que le bâteau s'éloignait à coups de
pagaie, lui devrait courir sur terre, le long de la rive, pour le
devancer, puis nager encore pour se reprendre sa position à bord.

Ces hommes nous ont presque tous déjà quittés, et maintenant je revis
l'ambiance de leurs causeries anonymes que j'avais écoutées avec une
certaine indifférence il y a plus de vingt ans. Autrefois, je
trouvais leur monde aussi distant que celui des contes récités
seulement au fond de la nuit, parce que chez nous, il est interdit de
dire un conte en plein jour. La plupart avaient travaillé sur la
route de l'aéroport que la population locale appelle Koora Guusu, la
Fosse aux Hyènes; ou Bilaa Kalo, l'Enclos de Bilaa. La route avait
été construite avec les outils que les villageois amenaient sur le
chantier: la houe et le panier en feuille de doumier. Les pelles et
pioches seraient ajoutées au lot, mais l'équipement en général était
plutôt rudimentaire. D'aucuns piochaient, d'autres remplissaient les
paniers pour aller les vider à côté. Du matin au soir, le travail
continuait sans relâche, sous le fouet que les gardes utilisaient
volontiers pour faire avancer la route ou leurs intérêts personnels.
Oui, ils en avaient, avec le pouvoir sans contrôle pour faire
assouvir leurs vastes appétits. Dans l'art du pouvoir interposé-par
manipulation du tribun colonial et d'une populace isolée et sans
recours-le garde et l'interprète étaient des personnages légendaires,
craints et honnis.

Sur un passage, mon père fait la chronologie des chantiers sur
lesquels il avait fait ses corvées. Le premier fut le bâtiment de la
résidence du Commandant français basé à Gao, qui est depuis
l'indépendance celle du Gouverneur de la Région de Gao (maintenant
appelé Haut Commissaire de la Région). La liste continue avec la
plantation de grands arbres autour du palais, la route de Koora
Guusu, plusieurs bâtiments en pierre du quartier administratif, les
appels pour l'armée à laquelle il avait miraculeusement échappé
durant la deuxième guerre mondiale....

«C'est nous qui avons commencé le chantier de la route du camp. Je
suis parmi les premiers recrutés.» Ici le récit prend vite un ton
bien léger parce qu'il se rappelait comment il avait décroché le
poste de chef cuisinier sur le chantier après deux jours sur le
chantier. Il avait trouvé les travailleurs au bord de la révolte à
cause de la cuisine atroce de la cantine. Ce n'est pas une petite
crise car le chef de chantier s'était mis à chercher un cuisinier .
Ses amis savaient qu'il avait travaillé avec sa mère qui lui avait
appris à faire la cuisine aussi bien que toute jeune femme de sa
génération. Ce passage amusait beaucoup les jeunes qui riaient,
certainement surpris d'apprendre que le patriarche de leur famille
était un cuisinier apprécié. Sur le terrain, après le repas test, le
chef en charge des provisions et les travailleurs de villages
différents avaient voté pour le retenir. Mais même avec son
élévation, il n'était pas à l'abri de la brutalité physique qui
dominait le quotidien du travail en corvée. Personne n'était épargné
par la rage et la terreur capricieuses que semait le fameux
garde-cercle.

Il y avait d'autres parasites du système. J'étais surpris de
retrouver le vétérinaire parmi les villains. Des groupes d'hommes
envoyés en campagne contre les épizooties qui ravageaient souvent le
cheptel de la région. L'administration coloniale n'était pas
indifférente à cette situation parce que l'élevage constituait une
partie importante de l'économie de la région; c'est à dire, de la
base imposable. En ces temps là, Gao possédait de grands pâturages
aussi bien que tout un réseau de rivières poissonneuses qui
complémentaient une agriculture précaire mais suffisamment productive
jusque dans les années cinquante. Donc, les vétérinaires étaient
chargés de tester les animaux pour dépister d'éventuels éclatements.
Ceux qui visitaient notre village emportaient un instrument qui
ressemblaient à un grand marteau à bout pointu. Ils choisissaient
une vache d'habitude et procédaient à faire un «test». La méthode
consistait à frapper l'animal au milieu de la tête avec
l'instrument. La proie tombait immédiatement sous le coup et après
l'ordre de l'égorger, un morceau de cerveau était prélévé pour le
prétendu examen. L'animal était dépécé et la fête commençait. C'est
ainsi qu'une équipe vétérinaire itinérante sévissait dans la campagne
pendant plusieurs saisons jusqu'au jour où une vraie épizootie de la
maladie tant crainte éclata et fit ravage dans le cheptel de la zone.
Les tests spectaculaires des vétérinaires n'auraient définitivement
pas impressionné les paysans. Ainsi, les attitudes négatives envers
le fonctionnariat et le tout monde officiel ont des racines
profondes et persisteront encore longtemps dans le folklore et la
réalité.

J'ai évoqué la route de l'aéoroport de Gao à la fin de mon dernier
essai. C'était par rapport au paradoxe du vieil abattoir frigorique
abandonné sans jamais être exploité et aux nouvelles routes qui
venaient d'être inaugurées. Plusieurs artères de la ville de Gao
étaient retracées, grattées et recouvertes de quelque chose. C'est
peut être facétieux de parler de la qualité du «produit fini». Dans
une ville qui n'avait que le kilomètre de route goudronnée entre le
gouvernorat et le quartier de Boulgoundié à l'entrée sud de la ville,
toute route goudronnée serait une nouveauté, un signe de progrès. Et
les populations qui bravaient les rues ensablées de la ville venteuse
devraient certainement être reconnaissantes.

Mais le problème est plus complexe. La route, comme toutes les
promesses faites aux coins reculés de notre pays, était inespérée.
Personne n'y croyait vraiment, jusqu'au moment où les les machines de
l'entreprise de travaux publics COLAS avaient investi le centre de la
ville. Alors que les engins commençaient à niveller les voies
sélectionnées, les camions traversaient mon village pour revisiter un
des multiples terrains qui ont servi de carrières pour les travaux
publics de la ville de Gao de la période coloniale à nos jours. Déjà
certaines formations de roches au bord du fleuve avaient disparu et
avec elles les coquillages tranchants de mollusques calcifiés, le
gazon et les multiples canaux d'eau limpide qui circulaient le long
des rives, entre le fleuve et les banc s de sable gazonneux .
C'était là que les après-midi les jeunes bergers amenaient les
troupeaux à l'abreuvoir et se livraient aux sports traditionnels sur
le gazon ou dans l'eau. Cette fois-ci, la carrière choisie n'était
pas au bord du fleuve, mais plutôt à un demi-kilomètre au milieu de
ce qui reste d'une ancienne palmeraie à doumiers. Entre février et
avril 2001, les mois d'extraction intensive, deux géantes brèches
furent ouvertes au c¦ur de la terre. Les bulldozers avaient attaqué
en début d'année et en six mois avaient atteint la nappe phréatique
que l'on pouvait voir du bord de chaque fosse. Au mois d'avril, la
carrière grouillait d'activité vingt quatre heures sur vingt quatre.
Deux équipes de man¦uvres se relevaient chaque douze heures. Celle
qui montait à seize heures continuait toute la nuit; l'autre venait
sur le chantier à quatre heures du matin pour y rester jusqu'à seize
heures. J'étais au village chaque mois entre janvier et mai; ainsi
j'avais pu suivre le développement de cet espace étonnant à plusieurs
égards. Au début, la compagnie COLAS était venue avec sa
main-d'¦uvre, ce qui avait suscité une petite révolte dans le
village. Les gens du village avaient mobilisé leurs cadres
politiques pour confronter la compagnie qui n'avait même daigné
recruter ses journaliers dans le village dont la terre était soumise
à la pelle du bulldozer. Après la victoire de la campagne, je
passerais pour voir le terrain et les hommes du village. On ne
pourrait pas voir le terrain ou les hommes la plupart du temps.

C'était le bruit que l'on entendait de loin, et de près, on voyait
surtout les plumes de poussière qui montaient au ciel comme pour
présager des tempêtes de sable si fréquentes dans la zone. Pour un
visiteur non habitué, cela peut déclencher une sensation vraiment
cataclysmique, quelque chose comme la fin du monde lorsque un rideau
noir drappe l'horizon et tout à coup la chose se met à «marcher», en
lâchant une brise légèrement poussiéreuse, qui s'épaissit rapidement,
alors qu'un tourbillon opaque englobe la terre. En un instant, qu'il
soit matin ou midi, on perd tout repère. Le reste appartient au
hasard du dénouement. Parfois la tempête s'éclaircit et se dissipe
aussitôt; d'autres fois, elle s'abat sur le monde avec une telle
violence que personne n'est sûr de s'en sortir. Pour partager la
sensation, il faudrait s'asseoir avec une famille dans une case qui
risque de s'envoler et tout le monde qui s'agrippe aux piliers de
fortune, sachant bien que c'est là plutôt un acte désespéré qu'un
ancrage réel. Et tout le monde qui prie et évoque tout ce qui peut
protéger ou sauver.

Sous la poussière, les hommes de la carrière piochaient et jetaient
des pêlées de gravier contre les grands grillages dressés sur l'aire
de tamissage. C'est un travail de monotonie brutale, à un rythme de
l'ère du labeur sans repos, soit volontaire sur les champs de riz les
jours de «zabba», soit forcé sur les chantiers de corvée. Les hommes
mangeaient les petits repas qu'ils amenaient pendant une demi-heure.
Ils buvaient et échangeaient des plaisanteries avant de reprendre la
pelle ou les manches du tamis. Les travailleurs de jour étaient
noyés dans la sueur boueuse-les températures atteindraient 40°C en
moyenne à midi les mois de mars, avril et mai durant lesquels pas une
goutte d'eau ne tomberait du ciel.

Faut-il parler de la paye? Ça me rappelle la scène dans «Muckers» du
poète chicagois Carl Sandburg. Une personne observe les travailleurs
sur un tas d'ordures et après avoir décrit les trimeurs conclut qu'il
y a deux réactions possibles: celui qui dirait c'est un enfer de
besogne, ou celui qui dirait, si seulement j'ai le boulot. De toutes
les façons, les hommes de mon village avait lutté pour avoir le
travail qui leur rapporterait 1750 CFA (17,5 FF, au plus $2 à ce
moment-là) pour douze heures dans les tranchées, sous les lanternes
violentes la nuit ou le soleil de plomb la journée. Qui suis-je pour
en dire autre chose, sinon que la carrière était à la lisière d'un
projet de développement agricole qui avait apparemment englouti des
milliards de francs entre les années 1978 et 1982. Pas une trace de
«développement» pourtant, seulement de géantes cicatrices de
mal-développement qui continuaient de marquer le paysage, auxquelles
venaient s'ajouter les nouvelles fosses de la carrière.

La fin de la route même était assez anti-climactique. Les usagers se
plaignaient immédiatement de la mauvaise qualité-très visible-des
nouvelles voies qui ressemblaient déjà à des vestiges d'une autre
époque. Le gravier circulait librement à la surface. Apparemment,
le processus qu'un superviseur m'avait expliqué à la veille du
coulement de l'asphalte n'avait pas été respecté. Il s'agit de
verser le goudron liquide à deux reprises. Le gravier moyen est
répandu sur la première couche de goudron, puis le gravier fin qui
devrait recouvrir la seconde seconde couche, le tout passé au rouleau
compresseur. Apparemment du gravier avait jeté sur la première
couche d'asphalte et le chapitre rapidement clos. Le résultat était
un terrain glissant qui testait davantage la créativité des
chauffeurs locaux. Les poids lourds et les engins à deux roues
étaient les plus susceptibles; au freinage, les roues glissaient en
avant ou même latéralement. C'était une traction supplémentaire très
dangereuse, à laquelle les chauffeurs habitués au sable devraient
s'adapter.

Les nouvelles voies posent la question, très sensible, des
compétences au Mali. Quelle formation ont reçu les gens qui font des
travaux manifestement bâclés? Cela fut le cas avec la route
Sévaré-Gao, avec les plans irrigués dans toute la région de Gao, tant
d'autres anciens et nouveaux projets. Dernièrement, en juillet,
après l'annonce de la pose de pierre pour le pont de Wabaria qui doit
définitivement relier Gao au Gourma et mettre fin aux attentes
nocturnes (entre 18 h et 6 h) sur la rive droite pour le passage par
bac et toutes les inefficacités liées, certaines personnes se
demandaient si on pourrait en fait traverser le pont s'il est
construit comme les nouvelles routes urbaines de Gao. Les mêmes
questions sont valables pour la reconstruction de la route de
l'aéroport décrite auparavant, la route Gao-Niamey qui reliera le
Mali au Niger. Il est bien de réaliser de nouvelles infrastructures;
loin d'être là le débat. Peut être même la question des compétences
est moins importante que celle de l'éthique que tous ces travaux mal
exécutés projettent. Et cela est un problème enraciné dans la
culture officielle chez nous: l'inattention aux détails, le manque
de finition, le bricolage et l'improvisation dans leurs
manifestations fatalement erratiques. Quand on loue une nouvelle
maison à Bamako, la construction peut paraître parfaite de
l'extérieur mais à l'intérieur presque rien ne marche. C'est une
bagarre quotidienne pour ouvrir les fenêtres ou fermer les portes,
les têtes de robinet qui cessent de marcher la première semaine, des
fenêtres sans auvents dans la direction de la pluie, toute
l'alimentation électrique dangereusement greffée sur un fil sans
souci d'une panne de toute l'installation murale et de réparations
coûteuses à suivre.... Si les routes de Gao étaient un cas isolé,
il serait permis d'en faire fi, d'espérer qu'une gaffe pareille ne
sera plus répétée. Mais ce serait trop espérer au stade actuel et
c'est là l'élément vraiment dépressif des pratiques actuelles. Quand
un pays s'endette si lourdement pour créer des infrastructures, on ne
doit pas accepter que le bâclage systématique soit également
soigneusement protégé par les intérêts convergents des contracteurs,
réalisateurs et auditeurs.. et tous les autres parrains des marchés
en cercle fermé. On ne doit pas se résigner à l'incrustation de
cette gangrène avec le fatalisme habituel si enraciné dans notre
société parce que la chose publique n'appartient à personne bien que
tout le monde paye en fin de compte. Les paysans, les bergers,
potières et forgerons aussi le savent et leur aliénation et
résignation déjà aggravées constituent l'obstacle le plus formidable
au discours de développement que nos dirigeants lancent et relancent
à coups de pioche et en successions de rubans coupés.


 

 


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