[malilink] [Le Monde] "Je chanterai pour toi" : Chanson d'images sur l'histoire du Mali libre

From: BALLO Ismaël (iballo@afribone.net.ml)
Date: Fri Dec 27 2002 - 09:40:39 EST


• LE MONDE | 24.12.02 | 13h05
http://www.lemonde.fr/imprimer_article_ref/0,5987,3398--303357,00.html

http://www.jechanteraipourtoi.com/

"Je chanterai pour toi" : Chanson d'images sur l'histoire du Mali libre

A travers un portrait du musicien Boubacar Traoré, légende vivante dans son
pays, Jacques Sarasin livre le tableau d'un peuple qui vient d'accéder à
l'indépendance, dans un aller-retour permanent entre parcours individuel et
destin collectif.
Comment filmer un mythe vivant ? Comme un canevas par exemple, une série
d'allers et retours entre la vie d'un homme et l'histoire d'un peuple, entre
un parcours individuel et la géographie d'un pays. Dans Je chanterai pour
toi, Jacques Sarasin met en images et en musique la vie du chanteur et
guitariste Boubacar Traoré (dit KarKar), son déroulement chaotique dans le
contexte du Mali indépendant, libéré du joug colonisateur, dans lequel s'est
inscrite la légende du musicien.

Sans rien dévoiler de l'intimité de son troubadour, le réalisateur compose
une ode au Mali moderne à partir de son histoire personnelle et de ses
chansons, en filmant les villes, les paysages sauvages, les habitants du
pays. Le film est nommé d'après une chanson d'amour de Boubacar Traoré.

D'abord ouvrier agricole, le grand gaillard entame sa carrière de chanteur
dans les années 1960, au moment de l'accès du pays à l'indépendance. D'une
voix grave magnifique, sur des rythmes inspirés de la musique américaine des
années 1960, il galvanise les foules avec un enthousiasme communicatif. Il
chante la liberté, le courage, la grandeur de son peuple dans des tenues
inspirées de celles d'Elvis Presley.

Pour recomposer cette période, Sarasin alterne interviews de témoins et
images d'archives. Au rythme des chansons de KarKar, des ouvriers agricoles
accomplissent leurs gestes de travail quotidien dans de splendides
chorégraphies manifestement organisées à des fins de propagande. A la même
période, le musicien fait twister la jeunesse dorée dans les clubs de
Bamako.

C'était le temps de l'euphorie, l'époque où Boubacar rencontrait Pierrette,
son grand amour. Ensemble, ils fondent une famille et le chanteur abandonne
sa vie de star. Comme un feu de paille, comme l'histoire du Mali moderne, la
vie de Boubacar Traoré se consume vite. La gloire et l'amour cèdent vite la
place aux drames et à la souffrance. Après la mort de sa femme, Boubacar
s'exile et vivra plusieurs années en France, dans les foyers de travailleurs
maliens. L'histoire individuelle se fond dans l'histoire collective. Sarasin
a filmé ces lieux de misère après que KarKar en était parti, mais ce sont
les mêmes, extensions froides du pays où s'échoue la souffrance des peuples
d'Afrique. Le rythme du film reflète la vie du personnage. Anarchique,
poétique, politique. KarKar accompagne le réalisateur, répond
parcimonieusement aux questions, joue sa musique, mais reste toujours en
retrait.

Comme un petit clip dans le film, une parenthèse enchantée fait le lien
entre la dimension mythique du personnage, la beauté de sa musique, la
majesté du pays. KarKar est parti à la rencontre d'Ali Farka Touré, l'autre
dieu de la musique malienne. Au milieu du désert, les deux géants, vêtus de
magnifiques gandouras, s'avancent vers la caméra comme des statues
mouvantes, à travers le portail d'un palais splendide et vide. KarKar chante
une chanson lancinante, belle à pleurer ; Ali Farka Touré l'accompagne à la
guitare.

Un mythe ne parle pas, ou peu. Dans une large mesure, la légende de KarKar
est étrangère à sa vie propre. Elle s'est écrite toute seule, par strates
successives dans la mémoire collective, et appartient à ceux qui s'en font
les conteurs. Après une longue disparition, lorsqu'il effectue son retour
sur la scène musicale au Mali, dans les années 1990, le chanteur est
toujours dans les esprits. On a oublié son visage mais on se souvient de la
star yé-yé, de l'inventeur du twist malien qui a guidé une jeunesse avide de
liberté. Depuis, sa musique a changé, nourrie par une vie pleine, par le
travail, la souffrance, les rapports d'exploitation. Plus douces,
mélancoliques, ses intonations sont celles du blues.

Imprévu, incomplet, intuitif, Je chanterai pour toi est un patchwork
harmonieux, composé d'éléments glanés au hasard d'une tradition orale et
affective. On en sort avec l'impression de revenir d'un beau voyage.

Isabelle Regnier

Film français, avec Boubacar Traoré, Ali Farka Touré, Nadieye Niang.

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 25.12.02

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