[malilink] les choses ne sont plus comme elles n'ont jamais ete

From: Mohomodou Houssouba (mhousso@freesurf.ch)
Date: Fri Dec 06 2002 - 19:14:48 EST


Jean-Paul Ngoupandé, ex-premier ministre de Centrafrique: "Persistez
dans l'indifférence, et vous prendrez le chaos africain en pleine
figure"
(Le Monde 06/12/2002)

Ancien premier ministre de Centrafrique, où il a présidé un
gouvernement d'union nationale, auteur d'un livre remarqué sur la fin
du "pré carré" de la France sur le continent noir (L'Afrique sans la
France, Albin Michel, 2001), Jean-Paul Ngoupandé est l'un des rares
intellectuels africains à se sentir pleinement concernés par
l'après-11 septembre.

Puisque le terrorisme de l'après-11 septembre est un problème
mondial, comment expliquez-vous que l'Afrique soit à ce point absente
du débat actuel ?

Plus marginalisée que jamais, l'Afrique n'a pas compris qu'elle avait
une chance à saisir pour se faire entendre. Au moment où se pose le
problème d'une intervention militaire en Irak, l'Afrique est muette,
on ne sait pas ce qu'elle en pense, en bien ou en mal, alors que
partout ailleurs on mesure la gravité de la situation et on débat des
conséquences pour la paix mondiale d'une nouvelle guerre contre le
pays de Saddam Hussein.

Pourtant, l'Afrique aurait des raisons de se sentir concernée par les
attentats de New York et de Washington. Elle a été le théâtre d'une
sorte de répétition générale avec les attentats de Nairobi [Kenya] et
de Dar es-Salam [Tanzanie] contre les ambassades américaines, en
1998. Sur les 22 terroristes les plus recherchés par les Américains
après les événements de septembre 2001, douze étaient Africains, dont
trois subsahariens.

J'entends des Africains expédier le problème en disant : "Il y a eu
des centaines de milliers de morts au Rwanda, et personne n'en a
parlé". Très bien ! Mais les événements tragiques du Rwanda n'ont pas
été provoqués par des attaques extérieures, venant d'un autre
continent. Cela s'est passé avant tout entre citoyens d'un même pays,
comme ce fut le cas en Sierra Leone, au Congo-Brazzaville, au
Liberia, au Burundi, en République démocratique du Congo, en
Angola..., et comme c'est le cas actuellement en Côte d'Ivoire.

Continent du désordre et des passe-droit, l'Afrique, en offrant
toutes les facilités au terrorisme international, n'est-elle pas une
menace pour le reste du monde ?

Si. Le président sénégalais, Abdoulaye Wade, qui a organisé à Dakar,
dès le 17 octobre 2001, un sommet auquel malheureusement peu de ses
pairs ont pris part, a parlé à juste titre de "passoire". La
déliquescence des Etats, la corruption qui gangrène les services de
sécurité, la criminalisation rampante des économies, de plus en plus
prises en mains par des systèmes mafieux, assurent des facilités
certaines pour favoriser des actions terroristes : circuits de
financements par le blanchiment d'argent sale, trafics d'armes,
utilisation de sauf-conduits diplomatiques, etc.

Des terroristes ou des mafieux peuvent passer par des salons
d'honneur en soudoyant les responsables. Le diamant et l'or africains
n'intéressent pas que les circuits mafieux traditionnnels. Sur notre
continent, n'importe quelle structure, organisation crapuleuse ou
réseau équivoque, peut obtenir des concessions minières "pour 99
ans", contre rétribution à des dirigeants peu scrupuleux.

Dans le rapport de Tony Blair, sur les préparatifs irakiens en vue de
la fabrication d'armes de destruction massive, il est indiqué que
Saddam Hussein a cherché à acheter de l'uranium en République
démocratique du Congo, l'un des pays où règne le chaos, justement.

L'Afrique joue-t-elle aussi un rôle actif, comme couveuse d'une
nouvelle génération de terroristes ?

Sur les 800 millions d'Africains, la moitié au moins est musulmane,
majoritairement au nord de l'Equateur. L'islam fait partie du paysage
religieux africain depuis le VIIIe siècle. Jusqu'à une époque
récente, l'islam africain était modéré, bon enfant, et s'adaptait
facilement aux coutumes locales. Aujourd'hui, sous le triple effet de
l'activisme et du prosélytisme des réseaux intégristes, des
frustrations créées par la mondialisation et, enfin, des
instrumentalisations politiciennes comme au Nigeria, l'intégrisme
progresse à pas de géant.

Oussama Ben Laden a été fêté comme un héros dans les quartiers
populaires des métropoles africaines. Des nouveau-nés portent le nom
du chef d'Al-Qaida. Par ailleurs, la jonction qui s'opère dans les
banlieues des métropoles européennes entre jeunes maghrébins et
subsahariens, unis dans le rejet de l'Occident et des injustices
qu'ils subissent, cette jonction se transfère peu à peu sur le
continent, à l'occasion, par exemple, des vacances. Dans des villes
ouest-africaines, des immigrés en vacances se transforment en
propagandistes islamistes.

Dès lors, l'Europe occidentale n'aurait-elle pas tout intérêt à
rejoindre le combat anti-terroriste en pensant au continent le plus
proche d'elle, l'Afrique ?

L'afropessimisme européen a fait beaucoup de dégâts depuis une
douzaine d'années. Le désintérêt à l'égard des problèmes d'un
continent si proche n'a pas peu pesé dans la décomposition de
l'Afrique noire. La cause est entendue : c'est d'abord à l'Afrique de
prendre son destin en mains. Mais cela ne se décrète pas, et ne peut
pas se réaliser à court terme.

En attendant, il y a toujours un besoin de réimplication de
puissances européennes comme la France et la Grande-Bretagne, qui ne
peuvent assister passivement à la généralisation du chaos sur un
continent qu'elles ont fait entrer dans la modernité. La prise de ses
responsabilités par le gouvernement de Tony Blair a été le facteur
décisif pour le retour de la paix en Sierra Leone. On attend de la
France qu'elle n'assiste pas passivement à l'implosion de la Côte
d'Ivoire...

En ce début de XXIe siècle, le choix pour les Européens est simple :
persistez dans l'indifférence, en estimant qu'il n'y a plus rien à
faire pour ce continent définitivement perdu et vous prendrez en
pleine figure les retombées du chaos africain ; ou comprenez qu'il
est peut-être temps de regarder de près ce qui se passe au sud de la
Méditerranée et du Sahara, parce que ce n'est pas loin de Rome,
Madrid, Paris, Londres ou Bruxelles. Même avec la récession, les
investissements français en Côte d'Ivoire s'élèvent à environ 3
milliards d'euros - ce qui veut dire qu'il y a encore quelque chose à
perdre.

Mais comment promouvoir, en Afrique, l'ordre et la démocratie ?

N'est-il pas temps de regarder en face les réalités de notre
"démocratisation", et de prendre conscience de la nécessité d'en
réajuster le cours ? Aujourd'hui, je plaide pour une ingérence de
paix et de développement. L'Europe si proche ne peut continuer
d'assister passivement à la multiplication des massacres
interethniques en Afrique, au nom du respect d'une souveraineté mal
assumée par des dirigeants et une classe politique irresponsables.
C'est dur à admettre, mais nous avons encore besoin qu'on nous
ramène, de gré ou de force, sur le chemin de la paix et du
développement. C'est l'urgence du moment. La paix revient dans les
Balkans, depuis que les dirigeants européens et américains ont pris
leurs responsabilités et se sont impliqués pour ramener les uns et
les autres à la raison. On ne peut accepter que des millions
d'innocents continuent de payer à cause d'une classe politique
engoncée dans son cynisme et son irresponsabilité.

Propos recueillis par Stephen Smith

© Copyright Le Monde

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