(Cet article m a fait beaucoup sourir, que de
souvenirs! - bonne lecture)
PLANETE RAMADAN
L’abécédaire du mauvais jeûneur
Dix jours après le début du jeune, Demba ne peut
s’empêcher de penser à la folle soirée de ‘’toroxal
seytané’’ (avilir Satan) qu’il s’était offerte à la
veille du mois béni de Ramadan. De minuit jusqu’à
l’aube et avant que le muezzin de la mosquée située à
quelques jets de pierre de la boîte de nuit ne chante
le fameux ‘’salatou xayrul mina newmi’’ (la prière est
plus bénéfique que le sommeil), le jeune homme s’est
dépensé sans compter sur la piste de danse, en
compagnie d’une bande d’amis tout aussi excités.
Se télescopant sans cesse avec des jeunes filles
nubiles dont la mise provocante et les gestes salaces
attirent les coups d’œil lubriques des garçons, Demba
a revisité toutes les danses du mbalakh, du
‘’jalgati’’ au ‘’raas’’, en passant par ‘’la cravache
d’or’’ de Mbaye Dièye Faye au ‘’jogati’’ de Coumba
Gawlo. Complice, le DJ en a rajouté en remettant sur
la platine les anciens succès de Galo Thiello et de
Thio Mbaye, histoire de permettre aux danseurs de se
rappeler au bon souvenir des ‘’wokatu’’ et autres
‘’xacbi’’ et ‘’mulay cegin’’. Ainsi, c’est en nage que
Demba et ses amis sont sortis de la boîte de nuit aux
premières escarmouches du matin pour se dépêcher
d’aller avaler, en guise de ‘’xedd’’ (repas de
l’aube), quelques brochettes chez le maïga du coin
avant d’aller se jeter dans leur lit pour un long
sommeil.
Brusquement revenu à la réalité, Demba prête une
oreille distraite au transistor trônant à son chevet.
Calé sur une bande FM, le poste diffuse un sermon dans
lequel il est précisé que contrairement à ce que l’on
croit, le jeûne ne se réduit pas seulement à
s’interdire de manger et de boire, mais il doit
surtout vous priver de tout ce qui est susceptible de
vous détourner de Dieu, y compris les médisances, les
disputes, les jeux de hasard, les pensées et les
regards dirigés vers les choses obscènes.
‘’Astaxfurlay!’’, s’écria le jeune homme, se
remémorant que tout à la réminiscence de sa fameuse
soirée d’avant le début du jeune, il n’avait cessé de
se délecter des formes généreuses des filles qui dans
des déplacements plus que suggestifs leur disputaient,
à Demba et à ses amis, la piste de danse.
Aveu d’impuissance ou geste irréfléchi ? Toujours
est-il que le jeune homme éteignit d’un coup sec le
transistor et comme il faisait bientôt 13 heures,
heure de retour d’école des enfants, il quitta sa
chambre pour aller faire son habituel ‘’dax koor’’.
Promenade sans but des jeûneurs, cette randonnée revêt
chez Demba les allures d’une fuite de la maison avec
ses tentations faites, d’une part, d’exhalaisons de la
bonne odeur du riz de la veille bien conservé et
réchauffé pour le goûter des enfants revenant de
l’école et/ou, d’autre part, du ‘’ndogu’’ savamment
mitonné dans la cuisine.
Ainsi, ils sont nombreux, les Sénégalais comme Demba à
devenir par les temps qui courent des adeptes du ‘’dax
koor’’ (littéralement chasser le jeune), histoire de
mettre le maximum de distance entre eux et
l’environnement familial, lieu de tentation par
excellence, au vu des ‘’bonnes choses’’ qui s’y
préparent. Tant qu’à faire, ils peuvent toujours se
rendre à la mosquée du coin où, comme le recommande
l’Islam, on discourt à longueur de journée sur les
bienfaits du jeûne, les hadith du Prophète (PSL). Que
non ! Leurs pas de flâneur les éloignent plutôt des
lieux de culte pour les mener ailleurs où, certes on
ne boit ni ne mange, mais les oreilles et les yeux -
des organes appelés à jeûner - sont constamment
sollicités de sons et d’images profanes.
Au demeurant, pour certains de ces jeûneurs d’un genre
particulier c’est trop cherché que d’aller en
vadrouille, quand ils peuvent s’allonger sur leur lit
et dormir comme un loir toute la journée. Du moment
qu’il n’y a que des visages tristes dans la rue, des
femmes et des hommes emmurés dans un silence
entrecoupé du bruit strident d’un long jet de salive,
des commerces entrebaîllés derrière le comptoir
desquels somnole un commerçant en mal de clients, il
vaut mieux roupiller pour passer le temps, se
disent-ils dans leur logique bien à eux. Et gare à
l’impertinent gamin qui, après avoir pris son
déjeuner, ose les déranger dans leur sommeil en
pleurnichant au bout du pagne de sa mère pour une
pièce de 25 francs ou en faisant du chichi pour je ne
sais quel menu besoin. Ordre est en effet signifié -
et de quelle manière! - au galopin de s’éloigner ou de
se taire illico presto s’il ne veut recevoir la fessée
de sa vie.
Heureux que cela s’arrête là, car même quelquefois la
maman au sourire moqueur devant tant de violence pour
de telles vétilles est prise à partie comme la
responsable de tous ces ‘’rewandé’’ (impolitesses).
Il faut l’approche du ‘’ndogu’’ pour que Demba et les
personnes de son genre consentent à sortir de leur
humeur massacrante. Heureux comme des gamins devant
leurs premiers jouets, ils se jettent dès le coup
d’envoi de la rupture donné par un transistor ouvert à
plein régime, sur les mets, engloutissant par bouchées
dattes, café au lait, pain tartiné de beurre,
croissants et beignets. La digestion étant ensuite
facilitée par des gorgées de jus de bissap, de ‘’buy’’
(pain de singe) et de gingembre.
Le temps d’expédier la prière de Timis, les agapes
reprennent par le biais d’un ‘’fondé bu deger’’ coupé
d’un lait caillé parfumé à la muscade et d’où
surnagent de petits raisins secs. C’est en se traînant
plus qu’en marchant que notre bonhomme se rendra
ensuite à la mosquée ‘’TGV’’ ou ‘’404’’ pour un
‘’nafila’’ expéditif qu’il quittera au beau milieu des
‘’niaan’’ (prières) de l’imam, direction la maison où
le festin va se poursuivre avec le plat de résistance,
suivi des ‘’trois normaux’’ pris jusque tard dans la
nuit avec une bande de copains.
Adepte du ‘’ndessel’’, Demba se gavera de nouveau
avant d’aller se coucher, l’esprit tranquille et se
disant dans son for intérieur qu’au train où vont les
choses bientôt le mois de jeûne sera bouclé et il
pourra de nouveau renouer avec les nuits agitées.
Ainsi va le Ramadan de certains Sénégalais pour qui le
jeûne est une parenthèse qu’ils ouvrent pour se faire
absoudre des péchés accumulés tout au long de l’année
avant de la fermer en reprenant de plus belle leurs
bonnes vieilles habitudes. Dieu saura reconnaître les
brebis égarées…
Cheikh Tidiane Ndiaye (APS)
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