Re: [malilink] essai - L'Essor ("prions mais plantons")

From: Mohomodou Houssouba (mhousso@freesurf.ch)
Date: Sat Nov 16 2002 - 20:23:05 EST


Merci A. Niang pour votre élaboration sur l'essai de Mamadou Konaté,
que je ne connais pas personnellement. En fait, il existe un circuit
d'échanges de bon niveau à l'intérieur du Mali, ou du moins à Bamako,
à travers les centres culturels--le Centre Djoliba en chef, soutenu
par les fondations PANOS et Friedrich Ebert Stiftung avec le relais
de la station privée Radio Kledu, le Centre Culturel Français, le
Mémorial Modibo Keita, etc. C'est bien dommage qu'à part les
publications supportées par Friedrich Ebert Stiftung, il ne reste pas
de traces de ces échanges, qui, je répète sont de haut niveau
intellectuel et rassemblent les personnes de tous âges et professions
au Centre Djoliba ou au Palais des Congrès et autres lieux cités.
C'est très important pour les maliens qui ont duré à l'extérieur de
le savoir. Les développements positifs dans le débat public à
l'intérieur du Mali sont facilités par ces rencontres. Beaucoup de
candidats politiques, journalistes, étudiants, activistes se se
rencontrent, seconfrontent, et après bavardent en aparté durant ces
séances.

Quant au degré d'ancrage de la démocratie au Mali, je crois comme
vous qu'il ne faut pas le justifier par la tenue d'élections
auxquelles seulement 13% ont voté dans certains districts aux
législatives, c'est à dire, les élections pour les députés--les
représentants des communautés au parlement. C'est une réalité
pathétique. Et pas plus de 25% pour les présidentielles. La
dégringolade continue du premier tour des présidentielles au deuxième
tour des législatives. Mais que faire? Là, je ne comprends pas
pourquoi on doit faire comme en Occident si les taux de participation
aux dernières élections françaises et américaines frôlent un seuil
comparable d'insignifiance. Même en Serbie & Montenegro où l'on a
promulgué une loi artificielle pour invalider les présidentielles si
le taux de participation est inférieur à 50%, c'est fait. Moins de
50% et il faut gérer la crise constitutionnelle qui s'en suit. Vous
pouvez être certain que cette loi de 50% sera bientôt "history."

1.
Ainsi confrontés à l'absurdité de faire comme en Occident, encore que
et comment faire? D'abord regarder la cause profonde: la
démobilisation des populations. Qui est due à quoi? Il me semble:
au manque de projets qui parlent à leurs besoins. Je ne suis pas un
idéaliste--pour moi, la démocratie se mange. Si les gens ont faim ou
meurent à petit feu de disette perpétuelle ou sont purement et
simplement balayés par une famine, il n'existe pas de démocratie.
C'est une règle que je n'ai pas besoin d'un modèle occidental ou
autre pour vérifier. (De toutes les façons, les formes de démocratie
moderne qui fonctionnent ont toutes leur tribut envers l'occident.
*/*)

2.
Cette dimension est la plus pertinente parce qu'elle débarrasse le
débat de verbiage abstrait sur la démocratie. Je suis entrain de
lire une excellente interview du juriste et philosophe américain
Martin Walzer dans l'hebdomadaire suisse alémanique +Die Weltwoche+
(14 novembre 02) sur la démobilisation électorale aux Etats Unis.
Dommage, c'est en allemand--peut être vous pourrez le rattrapper dans
la revue +Dissent+ à laquelle il contribue. Il a dit quelque chose
que notre collègue Abdoulaye Keita a plaidé pour maintes fois sur
notre forum. Il faut créer des structures communautaires privées ou
mixtes qui aident les pauvres ou même les débrouillards (qu'on
appelle vaguement la "classe moyenne") guettés par la précarité. Des
bibliothèques, des jardins d'enfants, des écoles d'innovation, de
l'aide médicale ou l'éducation pour la prévention des maladies
sexuellement transmissibles/VIH-Sida, des centres de recyclage &
formation pour les jeunes qui sont tombés du système, des femmes
sortant de mariages cassés, les enfants de la rue, les adultes de la
rue, les prostitué(e), les migrants et réfugiés, etc. Concernant les
Etats Unis, Walzer fait ce point: la réaction des juifs européens
victimes d'extrême discrimination autrefois a été de créer des
institutions qui ont rassemblé les gens autour de buts communautaires
et alimenté leur activisme au niveau national dès que les barrières
disparaissent. Sans faire de comparaison directe, il dit que si les
pasteurs influents des églises baptistes et méthodistes noires
jettent leurs poids derrière de vrais projets de développement
communautaire, beaucoup plus des membres de ces grandes congrégations
afro-amérocaines voteraient et leur masse électorale signifierait
davantage quelque chose sur l'échiquier national. L'unité et le sens
de but commun est un puissant facteur fédérateur plus puissant que la
simple appartenance à une ethnie, une religion ou une région.

Tout ce détour pour dire que c'est possible chez nous aussi. Je
pense que beaucoup de maliens ont voté pour Amadou Toumani Touré, non
pas parce qu'il est le père de la démocratie (qui a une paternité
plurielle telle qu'un test génétique ne saurait la débrouiller), mais
parce que, quelque part, s'il a passé dix ans à voyager au compte de
sa fondation pour l'enfance et à écouter les gens hors de Bamako,
c'est qu'il a compris quelque chose de leurs problèmes élémentaires,
même s'il ne peut pas les régler tous--vite et bien. Beaucoup
d'intellectuels déconnectés des réalités de l'arrière-pays continuent
encore de ruminer l'absurdité de son élection. Durant ces dix ans,
les cadres des partis politiques dont j'ai apprécié les débats au
Centre Djoliba plus haut m'ont donné l'impression d'être terriblement
emmurés par les intrigues politiques de Bamako. La presse dite
"libre" ne les décourage pas du tout, parce qu'elle se nourrit
d'affabulations autour des petits coups bas entre amis d'hier /
adversaires d'aujourd'hui.

3.
Si le temps le permet, nous pourrons revenir sur d'autres points
intéressants de votre message. Pour moi, il faut forcer le débat
parce que je contaste un développement troublant sur notre forum. Un
essai bien à propos, c'est "Of the Faith of the Fathers" (De la foi
des pères) écrit vers 1900 par le sociologue et éminent penseur
social noir américain W.E.B. Du Bois. Publié en 1903 dans "The Souls
of Black Folk." Et il parle à un moment de la réaction contre la
"Reconstruction," la période de tutelle pour le Sud vaincu, ca.
1867-1877. C'est après la Reconstruction que va se mettre en place
le système de ségrégation raciale rigide dans le Sud et de terreur
contre les populations noires à travers les violentes milices
racistes et xénophobes comme le Ku Kux Klan. Ce qui durerait
jusqu'aux décennies d'agitations (ca. 1955-68). Un siècle! Mais, déjà
en 1900, Du Bois regarde l'élite noire entre Washington et la
Nouvelle Angleterre et dit d'eux: ils sont "cultivés mais
pessimistes" (cultured but pessimistic) et ont choisi de s'isoler
dans un carcan d'auto-promotion en dénigrant la majorité de noirs
pauvres comme ignorants et immoraux. (En fait certains se sont même
lancés dans le travail de missionnaire auprès des pauvres noirs du
Sud profond.) Il y a 6 ans à peu près, un descendant de cette
communauté écrit une biographie collective de cette "Black Overclass"
et leur rapport compliqué de mécenat mélangé de mépris envers le
reste de la communauté noire. Tous les deux dispositions les aident
à maintenir leur position matérielle privilégiée. Ils sont les
experts sur la situation des noirs, mais des experts apprivoisés dont
les renseignements sont digestibles. La grande masse d'articles
écrits par des africains sur l'Afrique ces dernniers temps est d'une
si mauvaise qualité, de si faible consistance, que seule la situation
calamiteuse de l'école en Afrique peut les rendre excusables. Surtout
cette tendance à écrire toujours et seulement sur l'Afrique alors que
la pièce ne couvre qu'un tout petit coin, intéressé en soi, mais en
rien représentatif de rien d'autre. Il faut arrêter ça....

Dans les années 1990, un penseur afro-américain, héritier
intellectuel de l'activisme de Du Bois, Cornel West (Département WEB
Du Bois des Etudes Afro-Américaines à Harvard University) est
retourné sur ces observations sur cette élite noire en dénonçant son
"nihilisme" intellectuel. J'ai été déjà très long.... Mais, je suis
effaré par l'avalanche de propos de dénigrement collectif (contre les
africains) sur ce forum depuis un certain temps. Et je pense qu'il
ne sert à rien de faire l'autruche dessus, en prétendant que même la
cascade de désastres sur le continent justifie de telles indulgences.
Le débat intellectuel (malien, africain) se porterait très mal si un
tel "dérèglement verbal" (Edouard Glissant) en est l'illustration.
C'est pour cela que nous devons examiner de près l'évolution de nos
institutions--les progrès, les retards et les regressions--pour en
faire une évaluation critique. Par exemple, il est indéniable que le
mécanisme de concertation collective forcé par la situation dans le
nord entre 1990-96 a aidé à élargir progressivement l'espace de
dialogue social et donné un sens de responsabilité qui, à mon avis,
joue un rôle plus important que le maintien formel des échéances
électorales. Sans ce sens de responsabilité des parties engagées qui
dicte la retenue, les élections de 2002 n'auraient pas pu tourner la
page. Les problèmes résiduels de fonctionnement sont encore énormes.
Je crois que de tels critères précis doivent guider notre analyse,
non pas un modèle abstrait qui n'existe nulle part. Car j'ose dire
que dans un pays comme les Etats Unis, la "démocratie" a reculé ces
derniers temps, l'indice de tolérance d'un débat pluriel étant aussi
bas que dans les années 1950. C'est mon avis....

Mohomodou Houssouba

*Note: Les "mourides" sont une confrérie musulmane, pas une secte.
La distinction est importante mais pas évidente .... *

> "Maurites de Touba" un secte musulman tres connu au Senegal a
>decline la reponse a la question" Le chef spirituel paye t-il des
>taxes?"

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