** cette contribution du professeur touche à l'essentiel. l'autre
jour la BBC a passé un reportage sur l'usage de textes religieux pour
enseigner la pratique responsable de la pêche, la chasse et la
cueillette dans le sous-continent indien. il y a des religions comme
le jainisme, le bouddhisme et même l'hindouisme qui s'y prêtent; mais
aussi les religions monothéistes. il s'agit de choisir les versets à
lire. mais pourquoi pas si on peut faire autre chose que des
massacres au nom de saintes écritures. le Mali a déjà son "imam
rouge"; pourquoi pas un "imam vert" ou une légion d'eux.
bon weekend à tous,
MH **
L'air du temps: prions mais plantons!
L'Essor n°14837 du 13/11/02 - 2002-11-13 08:00:00
Le désastre programmé par le déboisement forcené est loin d'être une
fatalité imparable. Les religieux sollicités pour implorer la pluie
du ciel, pourraient faire merveille à inciter les villages à reboiser
C'était le soir du 20 juin 2002. Des représentants de l'Association
malienne pour l'unité et le progrès de l'Islam (AMUPI), s'exprimant à
la télévision nationale, indiquaient avoir été approchés par des
autorités publiques aux fins de solliciter auprès des imams un ban de
prières et de bénédictions pour conjurer, avec l'aide de Dieu, les
effets du retard devenu inquiétant du démarrage des pluies.
A priori, il n'y a rien que de convenable à une telle démarche
inspirée sans doute par la foi dont on dit qu'elle peut soulever des
montagnes. Mais quelques jours plus tard, d'autres voix religieuses
de la même obédience s'élevaient en esbroufe comminatoire sur les
antennes d'une radio FM pour fustiger cette requête, opportuniste à
leur avis, et y trouvant occasion de faire ressortir que les pouvoirs
publics indifférents à l'ordinaire aux religieux, ne leur concèdent
une telle considération que pressés par un péril sur la République.
D'une telle réaction, on peut penser ce qu'on voudra, mais tant
d'esbroufe avant service rendu, ne peut procéder que de la plus vaine
outrecuidance, quand on sait que prières et bénédictions pour être
tranquillisantes, ne sont pas pour autant une panacée immanquable en
une matière qui relève du déterminisme des phénomènes naturels.
Il est objectivement facile de constater que les retards de
démarrage, les espacements anormaux et les déficits de la quantité
des pluies, loin d'être des fatalités soudaines et sans cause, ne se
sont, au contraire, signalés surtout dans le sud du pays, que depuis
quelque deux décennies, pour s'accentuer spectaculairement ces
derniers temps. Leur rapport de cause à effet avec l'impact de plus
en plus dégradant de l'action humaine sur l'environnement naturel,
est ce qu'il y a de plus évident.
Il y a moins de 50 ans,, on ramassait les champignons par grands
paniers pleins. Faudrait-il, pour déciller les yeux, faire remarquer
que dans Tombouctou la Sainte, l'on prie et bénit depuis bien plus
longtemps que partout ailleurs au Mali ? Et pourtant, il y pleut
beaucoup moins qu'à Kadiolo, au sud, où il l'on offre encore par
endroits, des sacrifices païens à des bois sacrés. Il pleut, et même
un peu trop au Gabon, au Congo et dans le sud de la Côte d'Ivoire.
Dans les cardamomes cambodgiennes, ce sont 3800 mm de pluie qui
tombent chaque année.
Si la bonne pluviométrie dont bénéficient ces pays était une
récompense divine de la piété de leurs populations, il ne pourrait
s'agir en toute apparence que des marques de toutes autres
confessions et croyances que les nôtres.
Plus simplement, la prise en considération des réalités géographiques
de ces pays actuellement mieux arrosés de pluies que le nôtre permet
de constater qu'ils ont quelque chose de précieux qui commence à nous
faire cruellement défaut, à savoir le couvert arboré, si ce n'est la
forêt tout court.
Pourtant, pays de savane à forêts galeries, le Mali était loin d'être
mal doté au regard de ses besoins. Il y a moins de 50 ans, par
exemple, on ramassait les champignons par grands paniers pleins aux
alentours proches des villages. Cela n'était possible qu'autant que
le couvert arboré, sans être de forêt dense, était suffisamment épais
pour favoriser la génération de ces plantes héliophobes qui ne
poussent que sur l'humus des sous-bois en hivernage. Il pleuvait à
temps et régulièrement de mai à fin octobre, avec des ondées précoces
d'avril et des persistances néfastes en novembre.
Monceaux de fagots de bois et montagnes de sacs de charbon. Quand,
quelques rares fois, les pluies tardaient à s'installer au gré de
populations dont beaucoup étaient encore animistes, on allait, en
grande pompe, sacrifier aux bois sacrés, à la grande joie de vautours
dont les nuées jacassantes s'abattaient sur les entrailles des
victimes immolées. Et, miracles ou coïncidences, dans huit sur dix
des cas, des averses impromptues répondaient aux demandes, mouillant
les festins sur le chemin du retour au village.
Inutile de demander à nos bons cousins Haïdara et Touré qui seraient
imams, si Dieu exauçait aussi ces prières sans regarder à leur forme,
ils nous enverraient sûrement au diable avec des "stahfourlayes"
véhéments. Mais ils conviendront honnêtement, que la question,
inescamotable, aurait lieu d'être posée. A moins d'admettre
humblement que le régime des pluies tient à d'autres facteurs qu'il
convient d'identifier objectivement.
Le constat est évident, à crever les yeux, partout dans le pays ce ne
sont que monceaux de fagots de bois et montagnes de sacs de charbon,
aux abords de toutes les voies de communication, attendant d'être
enlevés par les camions remorques. Dix millions de ruraux se sont
avisés pour notre malheur, qu'il n'y a pour eux, d'autre source de
profit immédiat que le bois. Et la curée mercantile et dévastatrice
sur l'élément forestier n'a d'équivalent en ampleur que la demande
urbaine sans cesse grandissante en raison du surpeuplement citadin.
Somme toute, nous parasitons notre environnement vital comme une
colonie affairée de cétoines voraces une goyave mûre, sans aucun
égard à son amenuisement désastreux.
Mais qui songe qu'un trésor, que qu'il soit, s'il n'est restauré au
fur et à mesure qu'on y prélève, finit par s'épuiser plus vite qu'il
ne fut constitué ? Et pourtant, le désastre programmé par le
déboisement forcené est loin d'être une fatalité imparable. Il suffit
d'abord, par une campagne coordonné et bien ciblée, d'ancrer aux plus
profond des mentalités que le Mali tout entier est notre héritage
vivant, notre jardin que nous devons systématiquement reverdir au fur
à mesure que nous l'exploitons pour satisfaire nos besoins. Si dans
les agglomérations urbaines où quelques bons exemples font tache
d'huile, cela semble entrer dans les m¦urs, il n'en va pas de même,
loin s'en faut dans les communes rurales les plus concernées au
premier chef, où le fatalisme des mentalités et l'inconscience tirent
au médiéval.
Dix millions de personnes plantant chacune, chaque année, durant dix
ans, un arbre entretenu le temps qu'il faut. S'il est dans l'ordre
des choses que les religieux prient et fassent des bénédictions pour
infléchir la volonté divine, il est, en revanche, de la vocations des
autorités publiques, élues ou choisies sur la base de critères autres
que les savoirs métaphysiques, d'envisager et mettre en ¦uvre la
pédagogie et les actions nécessaires pour corriger les mauvaises
tendances qui prévalent actuellement.
Dans ce cadre, le concours bien compris des religieux ne serait ni un
luxe, ni un gadget opérationnel de trop. L'auditoire de ceux-ci est
vaste, et n'a d'équivalent que leur prestige et autorité auprès de
fidèles dont beaucoup n'ont pour toute armature intellectuelle que ce
qu'ils retiennent des prêches, sermons et autre prônes. Ils peuvent
inclure dans des prêches les thèmes désormais porteurs que sont le
danger encouru par l'économie rurale à cause du déboisement forcené
et la nécessité d'y remédier par des programmes suivis de
reboisements villageois tant collectifs qu'individuels.
Qu'on imagine dix millions de personnes plantant chacune, chaque
année, durant dix ans, un arbre entretenu le temps qu'il faut. Cela
fait déjà dans les dix ans une petite forêt compensatoire de cent
millions d'arbres nouveaux, s'ajoutant à ceux qui subsistent.
Le succès est assuré au bout du compte, pour peu que l'engouement
populaire pour l'arbre entre dans les m¦urs.
Certes, les religieux ne sont pas des fonctionnaires, mais ils sont
en général assez ouverts pour mesurer l'importance de l'enjeu.
L'appel à leur concours se justifierait par ailleurs par deux
raisons. La première est que depuis le 26 mars 1991, les agents des
eaux et forêts ne sont plus en odeur de sainteté auprès de
populations échaudées qui ne les écoutent qu'avec une attention
suspicieuse à relents vindicatifs. La seconde est que les imams
locaux qui seraient les relais indiqués, ont peu ou prou la même
mentalité que leurs fidèles villageois. Or la difficulté est de faire
percevoir par tous que les conditions naturelles de la bonne
pluviométrie sont au bout de nos efforts.
Un jihad ou évangélisme d'un genre inédit. Ce ne serait pas un luxe
que des personnes ressources choisies par l'AMUPI et les autres
églises soient, en tant que chargées de mission, et dûment
rémunérées, diligentées dans toutes nos communes rurales aux fins de
ce jihad ou évangélisme d'un genre inédit. Là, les maires réuniraient
en assemblées ces chargés de mission, les imams locaux, des
représentants des notabilités villageoises et les agents forestiers
des communes pour débattre de la stratégie du reboisement communal et
en arrêter les programmes.
L'objectif est que partout, autour des villages, les terres impropres
à la culture soient plantées d'essences végétales à croissance
rapide, telles que gmélinas et eucalyptus. Qu'obligation soit faite à
tous les villages de délimiter, classer et protéger une réserve
forestière d'au moins 5 à 10 hectares, où croîtront, interdites de
toute exploitation, les essences locales qui s'y trouvent. Qu'un
accent particulier soit mis sur la prohibition de l'abattage du
karité, arbre combien utile et emblématique de l'aire géographique
malienne, dont la croissance est si lente, qu'il lui faut 50 ans pour
atteindre une taille moyenne.
En quelques années, l'ensemble cumulé de ces nouvelles forêts
compensera dans une bonne mesure l'effet des halos de vide crées par
les déboisements anarchiques.
Cet arsenal de suggestions inspirées par des préoccupations et
inquiétudes que je sais largement partagées, n'a d'autre prétention
que d'attirer l'attention des décideurs sur l'urgence de commencer à
agir avant qu'il ne soit trop tard. Au reste, je suis un peu conforté
par le souvenir d'images télévisuelles récentes montrant à Gao et à
Tombouctou des exemples de vergers et de plantations d'eucalyptus
déjà exploitables.
C'est la preuve que l'idée est dans le vent, et qu'il n'y aurait plus
qu'à en systématiser et étendre la mise en pratique. ‘uvrer à
restaurer les équilibres salutaires de l'écosystème dont dépend à
l'évidence le régime des pluies, c'est loin de vouloir ériger une
muraille de Chine. C'est prévenir les risques d'être condamné un jour
à des mesures plus coûteuses. L'entreprise suggéré ne demande, pour
démarrer qu'une vision réaliste et rationnelle des choses. Ne
requérant aucun financement rédhibitoire, elle est à hauteur de
capacité malienne.
Aidons-nous, nous mêmes, et Dieu nous appréciera plus sûrement.
Mamadou KONATÉ
Professeur à la retraite -Bamako © L'Essor en Ligne 13.11.2002
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