[mAliLink2] lettre du mali 12

From: Mohomodou Houssouba (mhousso@freesurf.ch)
Date: Wed Oct 15 2003 - 05:23:56 EDT


Lettre du Mali 12
22 septembre 2003 +

L'ambition de souveraineté (1)

A gué dans la lagune d'Ebrié

L'an dernier, j'ai sous-titré mon essai dans cette rubrique
coïncidant avec le 22 septembre, « Parce que le temps nous est
compté... ». Bien que j'aie rédigé la plupart du texte avant le 19
septembre 2002, j'ai fini par consacrer une grande partie à
l'éruption qui semble déjà marquer le point culminant de la violente
escalade qui a devancé Mr. Laurent Gbagbo à la présidence de la Côte
d'Ivoire. De coups bas meurtriers au sommet qui ont déjà défiguré la
société ivoirienne. Tout comme aujourd'hui, j'étais alors conscient
de mon ignorance du pays et de sa culture, malgré de multiples liens
personnels. C'est pour cela que je me suis retenu de commenter la
crise qui dure une année même si j'apprécie ses conséquences pour
toute notre sous-région. Qui est plus que, disons, « 200 millions de
consommateurs », comme je lis dans une déclaration officielle du
ministère malien des finances, qui présente curieusement la CEDEAO en
ces termes. Rien d'autre: apparemment des histoires, cultures et
langues communes, etc., on en a marre. Place au héros de notre
temps, le consommateur, même si l'« homo cedeaocus » reste
intraitable. C'est à dire, insolvable. Par la faute de je ne sais
qui ou quoi, il est souvent sans le sou, passe sa vie à se démerder
pour survivre. Et voilà qu'annonce le nouvel évangile, « Lui aussi
consommera ». C'est peut être possible : le magique cube Jumbo ou
Maggi, Fanta, le pain blanc, les sardines et corned-beef, la
Nivaquine ou le DDT.

Alors, puisqu'il faut reparler de la Côte d'Ivoire, une pénible
affaire dans notre ère de l'histoire immédiate, quand les événements
se font remarquer et font comme ça se doit-en disparaissant après
nous avoir distraits à la télé. Comme cette injonction «
confidentielle » qu'une source française attribue à Jacques Chirac,
dans les heures suivant le coup de force à Abidjan du 18 au 19 juin
2002. Laurent Gbagbo était chez le président du conseil national
italien mais, malgré la bienveillance de son hôte, « Il Cavaliere »
(Silvio Berlusconi), c'était la voix du président français, l'homme
dont la brigade marine stationne à Port Bouët, qui comptait en de
telles circonstances. Lui qui avait sagement lâché à Mr. Gbagbo, «
Fous le camp ». Une expression diplomatique, ironiquement aimable,
pour dire à un allié pour lequel on ne déborde pas d'enthousiasme, «
Rentre chez toi, nous ferons notre mieux pour te sauver ton escabeau
». Oui, c'est délicat les questions de siège, comme je lis dans de
confidences plus récentes parues dans Jeune Afrique/l'Intelligent :
«... il a su faire admettre aux uns et autres qu'il n'existe pas en
Côte d'Ivoire, pas plus qu'ailleurs, de 'banc présidentiel', mais un
seul fauteuil, trop étroit pour 'deux paires de fesses '» (Francis
Kpatindé, JAI 14-20.9.2003). Dans le même passage, on apprend que
Chirac a « sournoisement » suggéré l'exil en France, Angleterre, ou
Afrique du Sud. Qui croire finalement de ces sources confidentielles ?

L'histoire prend racine pourtant, l'histoire s'enlise, au lieu de se
ranger, après une année de ni paix ni guerre. Mais, peut-on s'y
résigner, c'est comme ça que l'histoire s'est créée ailleurs aussi.
Cynisme ou clairvoyance d'époque. Comme écrit Carl Sandburg dans son
poème « Grass »: Tuez, amassez, ensevelissez, enterrez, je suis
l'herbe, je pousserai, je couvrirai le tout. N'est-ce pas là le
génie humain que nous murmure la petite herbe ? L'oubli. Même
l'autre jour, une tête savante parlait du génocide rwandais comme le
deuxième génocide du 20ème siècle après l'holocauste des juifs
européens en territoire nazi.

J'ai noté certaines observations inspirées par les bourdes
diplomatiques du régime de Gbagbo et du Front populaire ivoirien
(FPI) avec le Burkina l'année dernière, courant août 2002, surtout
suite à l'assassinat de Balla Kallé à Ouagadougou. Cet ancien
ministre ivoirien était exilé à Ouagadougou, avec d'autres opposants
ou mécontents (beaucoup de militaires comme l'ex-chef rebelle Ibrahim
Coulibaly « IB » qui fait la une ces jours-ci depuis Paris).
Apparemment, la victime a été exécutée par une visiteuse infiltrée de
Côte d'Ivoire selon un scénario de fiction policière, avec une
multitude de traces brouillées entre le crime passionnel et la
vendetta politique. En même temps, l'existence d'anciens putschistes
ivoiriens à Ouagadougou n'a cessé d'envenimer les relations
ivoiro-burkinabè.

La tension qui grimpait entre les deux pays était pourtant couverte
dans Jeune Afrique et les autres publications nationales et
panafricaines, les indications menaçantes suffisamment signalées pour
que s'il existait un mécanisme de prévention de conflit dans notre
sous-région, l'alarme aurait été tirée en juillet et août 2002. Il
n'empêcherait peut être pas la crise du 19 septembre, mais aurait pu
amener les médias de guerre à plus de retenue. Car, le « paysage
médiatique » ivoirien a longtemps été (et continue d'être) divisé
selon les affiliations partisanes. La compétition polarisée est
particulièrement agressive. En tête, Notre Voie, Le National du FPI,
Le Patriote du RDR (Rassemblement des républicains), le Nouveau
Réveil du PDCI-RDA (Parti démocratique de CI-Rassemblement
démocratique africain)... Et l'après-19 septembre 2002 ne serait que
la suite dans les idées (ou les hurlements).

Agence France Presse, 24.9.2002 : Le quotidien Notre Voie du parti au
pouvoir, le Front Populaire Ivoirien (FPI), a accusé nommément pour
la première fois mardi, le président burkinabè, Blaise Compaoré
d'être derrière les évènements (sic) en cours: « Attaque extérieure
contre la Côte d'Ivoire: Blaise Compaoré démasqué ».

Dans la foulée, un présentateur à la télévision publique (RTI)
recommanderait l'expulsion de 500 mille citoyens « du pays des hommes
intègres » comme prophylaxie, une sorte de solution finale aux
problèmes récurrents d'instabilité et d'insécurité en Côte d'Ivoire.
En même temps, les antennes des radios et télévisions internationales
sont sabotées, créant de facto un monopole audiovisuel au service du
parti-état au pouvoir. L'argument de la panne technique est devenu
très vite trop transparent pour être crédible. Un journal de
l'opposition comme Le Patriote gagne le sous-terrain, puis arrête sa
publication. Quand l'intimidation chasse le débat des colonnes de
journaux ou de l'arène du parlement, la rue prend de la voix. Depuis
les tranchées, les titres de presse relaient les aboiements
partisans-républicains, légitimistes, patriotiques nord ou sud,
autochtones...

Mais, la virulence ennuie ou se dissout de temps en temps. Pour qui
la lie régulièrement, la presse ivoirienne peut surprendre par la
qualité des réflexions sobres, parfois pointues, sur la société et
son destin dans tous ses paradoxes. Ce genre d'exercice coïncide
souvent avec les rares moments d'accalmie, qui poussent à
l'introspection, les périodes de suspens comme le premier mois de
négociations à Lomé et plus tard durant la réunion d'Accra pour
sauver les accords de Marcoussis. C'est à dire, lorsque les ivoiriens
se querellent sans se sentir lâchés, sans perdre l'espoir de se
regrouper après un contentieux familial. Il arrive aux plumes les
plus virulentes à se reconvertir temporairement à la méditation
collective, dans un lyrisme par moments surréaliste. La grande
fierté des ivoiriens d'appartenir à un pays doté de ressources
relativement importantes, au passé récent d'entente cordiale entre
les différentes composantes de la société, de la réputation
d'hospitalité et de tolérance longtemps associée au pays de
Houphouët, de l'admiration que le succès économique et la prospérité
ivoirienne suscitent dans la sous-région, à l'extérieur. Ce n'est
pas par hasard que des millions de personnes qui aspirent à une vie
meilleure sont venus s'y installer, travailler, et supporter des
familles.

Un autre ton, plus sombre, colore les propos aux moments de tension
renouvelée. L'introspection cède la place à l'extraversion, aux
innombrables ennemis tapis dans l'ombre, motivés par l'appétit de
s'accaparer les richesses ivoiriennes, guidés par des puissances
prédatrices qui misent sur une main-basse sur le pays pour contrôler
effectivement la sous-région. Sans oublier les relais locaux, les «
états voyous » qui arment et financent les « terroristes ». La trame
du complot international dirigé contre le pays continue, avec des
combinaisons inépuisables de villains : France ou Libye, Burkina ou
Mali, Libéria ou Ghana, etc. Voici un conflit dans lequel d'un mois à
l'autre, le pays dénoncé par les proches du pouvoir et félicité par
les insurgés peut se trouver sous le feu des ex-rebelles... La France
est bien sûr le pays le plus exposé à ces revirements brusques
d'opinion en provenance des camps en conflit.

J'ai lu dans la rubrique « Vous et Nous » de Jeune
Afrique/l'Intelligent (13-18 avril 2003, p.108) ces deux emails
instructifs:

@ La Côte d'Ivoire peut s'en sortir :
Avec Laurent Gbagbo, les Ivoiriens ont compris que la Côte d'Ivoire
est un pays riche. Il peut donc prendre son destin en main et s'en
sortir. Et ça, les pays comme la France en ont peur. C'est pourquoi
le président Jacques Chirac veut étouffer Laurent Gbagbo avant qu'il
ne fasse le premier pas dans ce sens. Mais les Ivoiriens savent que
leur avenir se trouve entre leurs propres mains. Paul Tayoro et
Robert Krassault, Abidjan, Côte d'Ivoire.

@ La voie de la sagesse :

Je suis ivoirien-américain. J'ai comme l'impression que la France a
trahi les accords de coopération qu'elle a signés avec la Côte
d'Ivoire. Au moment où l'on cherche à combattre le terrorisme, la
France ne fait rien pour montrer la voie de la sagesse... Il n'est
pas trop tard pour que la France se rachète une conduite pour calmer
la situation. Azzie, Vermont, Etats Unis.

Laissons de côté le fourre-tout du moment, la lutte contre le
terrorisme. Personnellement, le premier courrier m'a intrigué parce
que j'ai lu les brûlots signés par les messieurs Paul D. Tayoro et
Robert Krassault dans Notre Voie. Ce ne sont pas des confessions du
Dalaï Lama ; plutôt des opus de combat. Des canons à mots prêts à
l'assaut contre les ennemis du régime. Dire qu'en RCI comme au Mali,
comme partout ailleurs, les apparences peuvent tromper. J'ai vu un
chroniqueur averti comme Philippe Leymarie (Radio France
Internationale) écrire dans le Monde Diplomatique que les
manifestations de rue à Abidjan après les accords de Marcoussis en
début d'année reflètent l'émergence d'une identité nationale en Côte
d'Ivoire. J'en suis sceptique. Le discours public reste plutôt
fragmentaire et partisan. Quelle figure politique peut prétendre
commander l'attention de toutes les composantes de la société
ivoirienne à présent ? Qui des acteurs en première ligne ne parle
pas, en fait, comme un chef de faction ou de quartier plutôt qu'un
homme d'état aspirant à conduire tous les ivoiriens sur la même voie
? Qui ne sait pas que l'organe du parti au pouvoir, Notre Voie, est
la voix d'une faction politique qui anime, roule, combat pour son
parti ? De même que Le Patriote ou le Nouveau Réveil et même les
journaux dits privés qui tournent dans la confusion selon les aléas
politiques. Parmi les ivoiriens de la diaspora que je rencontre, le
mot « Ivoirien » même divise davantage qu'il ne rapproche. Qui et
qu'est-ce qui est ivoirien reste à trancher.

Le degré de responsabilité d'un état pour un autre peut être débattu
à l'infini et d'autres ivoiriens (côté rebelle) ont dit que la
conduite correcte de la France aurait été de ne rien faire. Entre
cynisme et pragmatisme-c'est quand même les forces françaises qui ont
créé le statu quo des 13 derniers mois-il ne manque pas de place pour
la rage ponctuelle d'un camp victimisé. Si les ivoiriens avaient
accepté de se parler en confiance et de mieux gérer leurs affaires
publiques, ils n'en seraient pas à cette grave perte de souveraineté
; même si celle-ci est en général une peau de chagrin dans notre
région. Plus important, à mon avis, la fixation sur les desseins
cachés de la France est le premier signe décourageant des messages
pourtant souverainistes. Si je les décode bien, cela revient à
l'argument infantile que si un pays s'effrondre c'est parce qu'une
puissance étrangère complote pour le maintenir à genoux. Que peut-on
attendre d'une classe intellectuelle si brouillon, paresseuse et
dénuée de toute vision ? Ou le moindre sens de responsabilité ?
Comment, en toute conscience, peut-on parler de la Côte d'Ivoire
comme un pays riche !

Combien de temps les intellectuels africains continueront à raconter
de telles bêtises ? Voici que malgré tout son « miracle »
économique, la RCI ne produit pas plus de 700 $US de richesse par
tête d'habitant par an. C'est encore plus de deux fois le revenu
annuel par tête au Mali, mais ce n'est guère une comparaison
réconfortante.

La question de la richesse et la pauvreté que j'aime toujours aborder
durant la semaine du 22 septembre, pour une raison qui ne m'est pas
très claire, doit nous pousser à réfléchir plus en profondeur sur le
sens que nous donnons aux chiffres, pourcentages, statistiques et
diagrammes variés qui sont produits pour nous donner une certaine
idée de notre situation économique et de nos motifs de satisfaction
ou de désarroi face à nos conditions.

Car j'aimerais bien croire que l'heure d'une pensée souveraine a
sonné en Côte d'Ivoire, pour qu'elle soit véritablement le pays phare
qui inspirera les autres de la sous-région. Regrettablement, les
démagogues ivoiriens vantent encore la même absurdité qui nous a tous
gardés dans la dépendance économique 43 ans après l'apparition des «
soleils des indépendances »*. Une misérable exploitation de
cueillette en perpétuelle dépression qui n'est qu'une légère
amélioration sur les débuts de nos ancêtres primates. Qu'il s'agisse
du coton malien ou du cacao ivoirien dont les fèves quittent les
entrepôts de San Pedro sans passer par un dispositif moderne... En
janvier 2003, au Musée des Cultures de Bâle, j'ai été choqué de voir
le processus de fabrication du chocolat de la plantation de cacao
dans le sud-ouest ivoirien à la fabrique suisse. C'est pour cela je
pense que nous devons pousser la barre plus haut, en ayant le courage
de forcer la réflexion pour sortir du vide d'idées, pour oser créer
des valeurs et connaissances originales et conformes au vécu de notre
quotidien. Il est frappant et si aberrant que les mots et actes
ressortent plutôt de la gesticulation symbolique que d'une volonté de
sacrifice dirigée vers l'action et la réforme de l'économie sociale
pour qu'un maximum de personnes jouissent des « richesses » encore
abstraites. Pour qu'elles prennent part à la vie civile, deviennent
des citoyens, non pas des squatters accidentels d'un
territoire-autochtones ou allogènes-comme on dit en Côte d'Ivoire.

Dans nos pays, parler de « petite bourgeoisie » n'est point un
discours daté. Il s'agit bien d'une race d'intellectuels rapaces,
élites opportunistes et parasites, au service de politiques
prédatrices, des moulins de propagande pseudo-patriotique, sans
conviction et surtout sans la moindre disposition à l'auto-sacrifice.
Pour eux, l'action publique est une geste infinie. La clameur des
jeunes manifestants patriotes ivoiriens avec leurs banderoles sommant
les français de partir et les américains (et israéliens) de venir m'a
frappé comme une blessure psychologique collective, une marque de
désorientation durable et péniblement humiliante. Un spectacle
désespérant : au lieu de chasser le maître pour de bon, on le
remplace. Ils n'ont aucune idée de ce qui leur est arrivé et de ce
qui adviendra. Tout est impulsion instantanée comme disent Click &
Clack, « unencumbered by the thought process». Sans être encombré par
la pensée critique. Au sommet, un jour, Laurent Gbagbo remercie la
France, le lendemain Simone Gbagbo la fustige et affirme que la Côte
d'Ivoire trouvera un support militaire plus fiable en Israël, le
surlendemain les propagandistes du même parti dénoncent le complot
franco-juif orchestré par la femme d'Alassane Dramane Ouattara, en
râlant de l'antisémitisme le plus obscène.

Avant de reprendre cet essai la prochaine fois, avec le Mali et la
France, j'aimerai faire une précision qui me paraît cruciale vu les
messages que j'ai reçus suivant ma critique de l'argumentation que le
président George W. Bush et premier ministre Anthony Blair ont
utilisée pour déclencher la guerre en Irak. Je l'ai écrite le
lendemain du début de la guerre à un moment où, comme je notais bien,
même les publications les plus violemment opposées au processus
marqueraient le pas le lendemain avec une couverture médusée de la
petite guerre spatiale du désert. Je n'ai pas cherché à provoquer.
Seulement que j'ai trouvé aberrant que les bien-pensants peuvent
aller d'une cause à son contraire sans problème. Je me suis dit que
c'est très grave pour une citoyenneté d'être si instruite dans des
technicalités et si mal-éduquée, c'est à dire, dépourvue de pensée
critique, de capacités de discernement. Donc, pour moi, nous devons
être exigeants envers nous-mêmes et nos dirigeants avant de dénoncer
les dirigeants d'autres pays. J'avais écrit au sujet de l'Irak que
j'aurais eu beaucoup de difficulté à opposer une guerre pour libérer
le peuple irakien à priori, mais j'ai tous les problèmes du monde à
le faire après les faits (une guerre pour désarmer un régime, une
tout autre guerre). Je n'avais pas inventé ce rationnel car je
l'aurais rencontré bientôt dans des analyses qui m'ont conforté très
tôt dans le fait que le tout monde n'est pas dupe et que l'espoir est
permis. Sans esprit critique citoyenne, il n'y a pas d'espoir.

Le dernier point à réitérer vient de ma conclusion du 22 septembre
2002, à propos du « dérèglement verbal » de la presse patriotique en
Côte d'Ivoire, surtout cette vaine répétition que les maux de leur
pays viennent de l'envie que sa richesse suscite, surtout dans le
voisinage :

« Beaucoup de maliens sont peinés par la triste descente du pays où
vivent deux millions de leurs compatriotes. On espère que ce pays
trouve le leadership qui ralliera les ivoiriens pour réparer la
fracture sociale et mobiliser le peuple pour un défi constructif. Ce
n'est pas le moment de donner des leçons, mais de compatir et
affirmer leur aspiration à vivre en paix. Mais, je crois qu'il est
aussi important de répéter un autre point que j'ai soulevé en réponse
à certaines déclarations publiques peu amènes. Quelle que soit son
importance, la Côte d'Ivoire est un pays comme les autres dans la
sous-région. Certes, son déclin diminue la vitalité et la stabilité
de cet espace communautaire mais lui sera-t-il fatal ? Je ne crois
pas à « l'effet de domino, » de « socle de stabilité, » dont on nous
assomme si souvent. Chaque pays a ses points faibles et ses points
d'ancrage. A propos, dans le passé récent, certains dirigeants
ivoiriens ont parlé tout haut de manière si désinvolte qu'il semble
que la stabilité de leur pays est plutôt dans l'intérêt de ses
voisins. Comme si ceux-là mourront de faim si la Côte d'Ivoire
s'arrache les entrailles. Ce complexe de pays « important » continue
de hanter la rhétorique de ses politiciens et reflète une
appréciation médiocre de la culture de survivance chez ces voisins,
plus pauvres, mais également davantage aguerris par les sinistres et
les privations cycliques à la débrouillardise ». (Lettre du Mali, 22
septembre 2002)

L'évolution de la crise ivoirienne aurait pu invalider cette remarque
au bout d'une année. Elle ne l'a pas encore fait parce que rien ne
semble changer dans la culture très personnalisée de la politique,
l'alignement indéfectible des organes de presse aux positions de
leurs partis et la disparition de tout espace public autonome
conséquent pour donner voix à la société civile, à l'affirmation de
valeurs citoyennes non-partisanes. L'aire civile-citoyenne ainsi
soufflée, la population terrorisée par les camps armés au pouvoir, la
rue disponible seulement pour la défiance orchestrée. Une société si
facilement écartelée car privée de mythe d'identité positive, mais
confuse devant les illusions identitaires qui se tiraillent, une
société qui doit urgemment puiser dans ses réverses d'humanité pour
se ressaisir. Là, une toute autre race de citoyens, intellectuels,
artistes, activistes de la culture et du savoir-vivre en commun doit
se manifester sans délai.

Mohomodou Houssouba
Bâle, Suisse

+ Mise à jour 12 octobre 2003.
* Ahmadou Kourouma, Soleils des Indépendances.

___________________________________________________
mAliLink: Forum de discussion Malien
http://www.malilink.net



Copyright (c) mAliLink