[malilink] [Le Monde] : L'impasse américaine, l'éditorial de Jean-Marie Colombani

From: Moussa Fofana (fofanabrand@yahoo.com)
Date: Wed Sep 11 2002 - 09:07:07 EDT


Le Monde

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Le Monde Interactif

L'impasse américaine, l'éditorial de Jean-Marie Colombani
Mercredi 11 septembre 2002
(LE MONDE)

L'Amérique, un an après le 11 septembre, est sur le sentier de la guerre. Elle est aussi dans l'impasse. Et celle-ci nous est dommageable. Jamais depuis 1989 et la chute du mur de Berlin, qui était aussi le début de la dissolution - sans guerre - de l'empire soviétique, jamais donc la situation des Etats-Unis n'a été aussi mauvaise. Le réflexe de solidarité d'il y a un an s'est mué en une vague qui pourrait laisser croire que, de par le monde, nous sommes tous devenus antiaméricains.

Aux coups portés par les terroristes d'Al-Qaida se sont en effet ajoutés ceux que la faillite frauduleuse d'Enron a enclenchés, qui se traduisent par une formidable destruction de richesses et surtout par une confiance mise en cause dans l'économie capitaliste elle-même.

George Bush, faisant en quelque sorte l'impasse sur les conséquences du 11 septembre, a choisi de ne rien modifier à sa vision de la scène internationale en faisant de l'Irak sa cible prioritaire, créant ainsi les conditions d'une autre impasse, qui pourrait bien être historique. Tout se passe comme si le gouvernement américain, après l'opération militaire en Afghanistan, avait repris son agenda d'avant le 11 septembre, qui le ramène vers Bagdad.

L'Irak, donc. Faisons l'hypothèse la plus favorable au président américain : une victoire militaire rapide. Mais les conséquences politiques peuvent être incontrôlables, par le divorce créé avec l'Europe et les pays du monde arabo-musulman, qui sont tous soit hostiles, soit plus que réticents. Cela peut aboutir à une situation comparable aux conséquences de la victoire des troupes britanniques et françaises en 1956, lors de l'expédition contre la nationalisation du canal de Suez. Ni la Grande-Bretagne ni la France n'étaient en mesure d'imposer au reste du monde leur vision.

Faisons l'hypothèse la moins favorable, celle où les Etats-Unis se voient privés de tout point d'appui dans la région et doivent se contenter d'une campagne de bombardements, ou d'une action avec le seul soutien d'Ariel Sharon. Ce serait alors la loi du désordre maximum.

Car la tension créée dans le monde arabe par les conséquences du 11 septembre est telle que l'on approche du point de rupture : les éléments de réforme, de progrès - bref, les modérés - sont menacés partout où ils tentaient, avant le 11 septembre, de s'affirmer. Un coup de force américain contre l'Irak risquerait de les affaiblir davantage. Or on ne devrait pas oublier le fait que les forces démocratiques, les aspirations démocratiques, les libertés, sont le cœur de cible du projet politique des terroristes d'Al-Qaida et de ceux qui les soutiennent, les arment et les financent : l'idée est bien de créer une ligne de fracture qui permette d'écarter les forces modérées et modernes du monde arabe.

Les récents attentats en Afghanistan et au Pakistan nous rappellent en outre que ces deux pays sont toujours le théâtre principal de la guerre que le terrorisme islamiste a déclenchée le 11 septembre. En Afghanistan, la guerre civile est toujours latente. Au Pakistan, le pouvoir actuel est un rempart mal assuré : que se passerait-il si Islamabad et son arsenal nucléaire changeaient de camp ? Bill Clinton a eu raison de rappeler à son successeur ce constat élémentaire : là est bien le front principal de la lutte contre le terrorisme d'Al-Qaida.

Pour toutes ces raisons, s'agissant de l'Irak, on est en droit de considérer qu'il est urgent d'attendre. Et de s'en remettre à des procédures internationales lourdes et, en l'occurrence, plus nécessaires que jamais, où l'Europe, la Chine et la Russie ont leur mot à dire. Sauf que désormais, pour Saddam Hussein, tout recul de Washington par rapport à ses déclarations guerrières sera célébré comme une victoire ; en Irak et au-delà, cela peut signifier le triomphe de l'antiaméricanisme. Comme on dit à Las Vegas, George Bush a choisi un "no win game".

Pire, cette guerre "préventive" contre l'Irak, avec pour but de guerre explicite le renversement du régime en place à Bagdad, est une remise en cause de tout ce qui a été construit en termes de droit international depuis 1945, et plus encore durant la derrière décennie, depuis la fin de la guerre froide. Car ce droit-là ne saurait être à géométrie variable. De deux choses l'une : ou bien l'Irak est un agresseur, ou bien l'Irak est une menace. Dans le premier cas - et ce fut celui de 1990-1991, la communauté internationale est en droit d'agir. Dans le second, elle est en droit de contenir, mais ne saurait prétendre agir militairement pour renverser un régime qui déplaît à l'une de ses composantes.

DOUBLE FAIBLESSE

Doit-on se réjouir de cette conduite hasardeuse des Etats-Unis ? Doit-on céder à nos vieux réflexes antiaméricains, à ce que les Allemands appellent la "Schadenfreude", la joie du malheur des autres ? Outre que ce genre de sentiment n'est jamais un bon calcul, ce serait en l'espèce se réjouir aussi de notre propre malheur. En d'autres termes, pour quelques solides années, nous sommes toujours, nous restons des Américains, tant nos sorts sont liés. Autant une Amérique affaiblie est dangereuse, autant nous avons besoin d'une Amérique réformée.

Marqués au fer rouge par les attentats du 11 septembre, la société et l'Etat américains n'ont pas encore pris la mesure de l'événement. Bush Junior, par son idéologie et son obsession de la politique intérieure, a accentué une double faiblesse : déficit de solidarité et de cohésion sociale à l'intérieur ; défaut de solidarité et de concertation avec le reste du monde à l'extérieur.

Mais l'Amérique peut-elle changer ? Beaucoup d'Américains aspirent à un système meilleur, dont "l'exubérance excessive des marchés", comme dit Alan Greenspan, a souligné davantage les défauts ; beaucoup sont d'authentiques libéraux, c'est-à-dire des citoyens qui croient à la vertu des libertés, même en période de crise, surtout en période de crise, où tous les exécutifs rivalisent de savoir-faire pour les limiter ; de même que beaucoup d'Américains, dans les années 1920, aspiraient à autre chose qu'au conservatisme obtus et à la politique économique inepte de l'un des prédécesseurs de Bush au Parti républicain, le président Hoover. Il y eut après lui Roosevelt et le New Deal.

L'Amérique doit évidemment rester l'une des nations de tête de la coalition démocratique. A condition d'accepter qu'il y ait une coalition. Avec des partenaires, et non des satellites, selon la forte expression de Joshka Fischer. Cette coalition passe non seulement par une Amérique réformée, mais aussi par une Europe affirmée, à l'identité forte et lisible.

RÉINVENTER DES POLITIQUES

Alors nous pourrons nous souvenir de ce qui a fondé, entre l'Europe et l'Amérique, un consensus victorieux. Que l'on peut résumer de deux noms propres : Keynes et Kenan. Keynes, l'homme qui a inspiré les politiques de développement, loin du "tout-argent" de l'entre-deux-guerres, des deux côtés de l'Atlantique. Kenan, l'adjoint du général - puis secrétaire d'Etat - Marshall, qui inventa, face à l'URSS, la notion de "containment". Développement et containment ont été les deux piliers de la coalition atlantique. Il nous faut donc réinventer des politiques de développement et imaginer ce que peut être, face au terrorisme, une politique qui le contienne puis le résorbe.

Bush y substitue un couple terrible : protectionnisme et interventionnisme préventif. Ce en quoi il donne des arguments à ceux qui le soupçonnent, en se prévalant du combat des démocraties, de ne défendre que les intérêts de puissance à courte vue, non seulement des Etats-Unis, mais d'une fraction des Etats-Unis, celle qui les gouverne momentanément. Alors même que nous avons toujours besoin d'une Amérique meilleure et forte et qui nous évite la défaite contre le terrorisme.

J.-M. C.




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