Oui, la route reste longue pour les enfants ouvriers et ouvrières,
les prantike, talibe-garibu et autres victimes d'errance dans notre
societe. Il faut crediter le journal *L'Essor* pour ses descriptions
de scenes de riziere, d'abord rapportees dans sa rubrique "Faits
Divers." Puis, l'effet de choc et d'amplification des medias
internationaux comme l'Agence France Presse et Radio France
Internationale qui ont repris les recits et finalement produit leurs
propres depeches. Au fil des episodes, le ton de *L'Essor* a change
avec la reception de choc. A la fin, les auteurs ont interpelle les
autorites locales et les organisations non gouvernementales qui
devraient assurer une supervision de proximite. La COMADE (Coalition
Malienne des Droits de l'Enfant) s'insurge contre le silence du
gouvernement, mais la lethargie reste une pathologie particuliere des
nombreuses associations de la societe civile malienne. Je suis
surpris que le COMADE decouvre le probleme maintenant. Ca veut dire
qu'il a fallu une sensibilite exceptionnelle et un retentissement
special pour reveiller tout le monde pour quelques moments--meme le
prantike de 10 ans a la porte de la Sotrama reste invisible. Il fait
partie du decor quotidien.
Et meme si toutes les causes enumerees sont fondees, il demeure que
les problemes sociaux sont durables et coriaces--d'abord parce qu'ils
ont plusieurs dimensions. Ce n'est pas pour inspirer une impuissance
ou un fatalisme devant les difficultes. Non il faut chercher les
remedes, meme partiels. Il faut seulement etre conscient de la
complexite et meme si la tentation d'eradiquer un si grand mal peut
etre irresistible, savoir que les lois ne suffisent pas. Parce que
la loi isolement appliquee n'est parfois rien d'autre que du
Paracetamol social. C'est a dire la legerete au secours de la
legerete denoncee: des responsabilites parentales aux abus des
instructeurs coraniques. On l'utilise pour tous les maux sans aucune
chance de pallier aucun. Encore la complexite: est-ce que les
parents sont irresponsables? Ou depasses par les circonstances? Ou
les deux?
L'annee derniere j'ai discute a plusieurs reprises avec un parent qui
voulait confier son fils a un jeune marabout du hameau. Je voulais
l'en dissuader. (Moi meme j'ai fait l'ecole coranique et l'ecole
moderne ensemble.) Cette annee, il me dit qu'il a decide d'envoyer
son fils a l'ecole. Le pere n'a jamais fait l'ecole et la mere de
l'enfant a fini la sixieme annee. Cette femme veut faire
l'alphabetisation en langue nationale (songhay), mais le mari n'en
veut pas. Je l'ai encouragee et discute avec son mari. J'espere que
la prochaine fois, il y a un denouement de ce cote. C'est dire que
meme pour les adultes, les voix ne sont pas faciles.
Une autre jeune femme qui a ete mariee en 9eme et a deja deux enfants
a le soutien de son mari, un enseignant, pour passer le DEF. Elle
veut faire une formation avec le diplome. Je connais dans le meme
village des familles ou toutes les femmes mariees jeunes ont continue
les etudes jusqu'a la fin. Peut etre une bonne influence par
l'exemple...?
Dans beaucoup de localites, c'est le hasard total qui fait que tel
enfant est scolarise et tel autre est prete a un marabout ou un
parent sans souci de son avenir scolaire. Chacun peut faire sa part
aupres des siens, dans son quartier. Ce n'est tres ambitieux mais
j'ai sillonne des coins recules du pays ces dernieres annees. Je
suis garde dans le sens ou je ne pense pas qu'on peut aider les gens
a changer en les stigmatisant. Je trouve que tout discours qui
s'entache de mepris--meme inconsciemment--nous jette sur une pente
glissante. La "misere" materielle a existe depuis longtemps, mais un
probleme plus profond se manifeste a present. Un collegue m'a
demande si la famille existe encore chez nous. Je dirais oui, mais
il a vu quand meme les indices: le delabrement du tissu social qui
fait que toutes les valeurs que nous continuons de reclamer, disons
la solidarite et l'hospitalite, ont change de sens. La dependance et
l'indifference croissent davantage en parallele, faussant la note
bien sur. C'est que nous n'avons pas encore commence a discuter
serieusement les rapports qui doivent remplacer les anciens rappotrs
rendus caduques par la force des necessites actuelles. Quel devoir a
une personne eduquee et relativement aisee envers ses parents ou ses
voisins plus pauvres, ou les enfants de ceux-ci? Apres avoir
satisfait les besoins de ses propres enfants bien sur? Une simple
question pour le moment pour situer les points de responsabilite ....
Qui est responsable du bien etre de l'enfant--apres ses parents?
Mohomodou Houssouba
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