[mAliLink2] Ali Farka Touré, cultivateur de sons

From: ibrahim yattara (ibouhacko@yahoo.com)
Date: Wed Jul 10 2002 - 13:34:58 EDT


(Le Monde 10/07/2002)

Sur la carte de visite on lit "Ali Farka Touré,
artiste cultivateur". Suit la liste des décorations :
Mérite national (malien) "avec abeille" et un Grammy
Awards (américain). A droite de la carte se découpe la
silhouette d'un homme en boubou jouant de la guitare.
En bas, une adresse : BP17, Niafunké, République du
Mali.

Ce jour de juin, dans un appartement dont les fenêtres
laissent passer le grondement du boulevard
Saint-Germain, Ali Farka Touré est vêtu d'un grand
boubou de basin brodé. Il a quitté Niafunké, sur les
bords du fleuve Niger, aux deux tiers de la route
entre Bamako et Tombouctou, depuis plusieurs jours,
afin d'assister aux funérailles d'un ami en
Grande-Bretagne. Il passe par Paris en prévision de la
sortie en salles du documentaire que Marc Huraux lui a
consacré, Ali Farka Touré, le miel n'est jamais bon
dans une seule bouche.

Marc Huraux est venu trouver Ali Farka Touré à
Niafunké et lui a demandé de le filmer : "Chez moi, je
ne peux rien refuser", reconnaît l'artiste cultivateur
avant de recommander aux éventuels visiteurs :"Bien
sûr, il vaut mieux m'aviser." Après avoir fait "cinq
fois le tour du monde", après avoir enregistré avec le
bluesman Taj Mahal ou le guitariste Ry Cooder
(collaborateur des Rolling Stones, l'homme qui a
révélé au monde le Buena Vista Social Club), après
avoir joué dans tous les festivals, Ali Farka Touré a
pris sa retraite. Ses périples lui ont apporté "le
savoir-vivre et l'instruction" et lui ont permis de
"connaître ce que je suis chez moi".

Son dernier disque, il l'a enregistré chez lui et l'a
baptisé Niafunké. Appliquant à la lettre les préceptes
de Du Bellay, il est revenu vivre entre les siens le
reste de son âge. "Je suis trop fatigué. Vis-à-vis de
mon âge, je préfère recevoir que voyager", dit cet
homme d'une vigueur impressionnante. Pourtant, Ali
Farka Touré n'est pas né à Niafunké. Sa famille est
originaire de Gao, il revendique une parenté avec les
guerriers du roi du Maroc qui traversèrent le désert
au XIIIe siècle pour jeter à bas l'empire songhaï dont
la richesse avait ébloui les chroniqueurs arabes
lorsque son souverain accomplit le pèlerinage de La
Mecque. Mais ce lignage n'a pas protégé l'enfance du
petit Ali Touré (bientôt surnommé Farka, "l'âne", en
raison de son obstination). En 1941, deux ans après sa
naissance, son père, enrôlé dans l'armée française,
meurt au loin. Il suit sa mère et son grand-père
jusqu'à Niafunké. Là, le vieil homme lui refuse
l'école française et le place auprès d'un marabout. De
cette expérience de talibé, forcé de mendier pour le
compte de son maître, Ali Farka Touré garde une
exécration pour la mendicité. Finalement, il s'est
échappé et son grand-père l'a accueilli par cette
phrase : "Salopard, je savais que tu allais venir."

Suit alors un épisode bizarre. A 12 ans, Ali Farka
Touré est possédé par les djinns. Son comportement est
si étrange que sa mère l'emmène à Hombori, lieu sacré
(c'est là que Cheick Oumar Sissoko a tourné La Genèse)
où il passe deux ans avant de revenir chez lui, guéri.
Alors qu'il approche de l'âge adulte, le Mali approche
de l'indépendance. Les Français de Niafunké trouvent
un emploi au jeune Ali, qui devient chauffeur. Il se
souvient du nom de chacun de ces colons qui lui ont
appris le français, la conduite automobile, et surtout
lui ont fait deviner que le monde s'étendait bien
au-delà de ce que lui, Ali, avait découvert jusqu'ici.
Du reste, du travail forcé, de la répression
coloniale, des injustices, Ali Farka Touré ne parle
pas.

Chauffeur, il circule en Afrique de l'Ouest et devient
ingénieur du son à la radio nationale malienne. Il
enregistre Amadou Hampaté Bâ, dont il garde un
souvenir mitigé. Lui, le Songhaï, habitué aux mélodies
rudes du désert, découvre la musique mandingue mais
aussi les nouvelles idoles de la jeunesse africaine,
qui retraversent l'Atlantique, un siècle après la
déportation de leurs ancêtres : John Lee Hooker, James
Brown. De ces vies successives, il a retiré un capital
linguistique impressionnant : il parle neuf langues,
"sans compter le français", lui qui n'a "jamais passé
une journée à l'école".

CHANTRE DE LA RÉCONCILIATION

Aujourd'hui, Ali Farka Touré n'a plus très envie de
parler de musique. Les Américains ? "Ils sont les
branches et les feuilles, je suis le tronc et les
racines. Il n'y a pas de Noirs américains, il n'y a
que des Africains qui ont perdu leur histoire", dit-il
en écho à l'exaspération que provoque chez lui le
qualificatif de bluesman, lorsqu'on le lui applique,
alors que, de toute évidence, le blues est un regain
lointain, surgi dans le delta intérieur du
Mississippi, d'une semence plantée dans le delta du
Niger.

Ses préoccupations sont ailleurs. Le mot important,
sur sa carte de visite, c'est cultivateur. "C'est
l'agriculture et la plantation qui me tiennent au fond
du cœur." Autour de Niafunké, il est le maître d'un
domaine de 350 hectares, planté de riz, d'agrumes, de
manguiers et de banani+ers. "Chez nous, on n'a jamais
connu les citrons, les oranges et les mangues", dit-il
avec orgueil. S'il a pu introduire ces cultures, c'est
grâce aux pompes achetées avec le fruit de son travail
de musicien. Les terres d'Ali Farka Touré sont
cultivées "sans engrais chimiques et sans
subventions". Il prétend que, lorsque, cette année,
ses mangues sont arrivées sur les marchés de Bamako,
"ils n'en avaient jamais mangé d'aussi bonnes, ça me
fait une fierté".

Il s'est toujours refusé à se lancer dans les joutes
politiques qui se sont ouvertes au lendemain de la
chute du dictateur Moussa Traoré, en 1991. En revanche
il veut "donner de l'expérience, de l'influence, à la
population". L'important, dit-il, c'est "d'être
présent". Il s'est engagé publiquement une seule fois,
lors du conflit qui a opposé Songhaï et Tamacheks dans
le nord du Mali pendant presque une décennie, souvent
de manière sanglante. Ali Farka Touré faisait partie
de Ganda Khoy, une organisation à mi-chemin entre
milice et société secrète, responsable de faits
d'armes pas toujours glorieux contre les Tamacheks. Il
s'en explique ainsi : "Je n'ai aucune rancune pour qui
que ce soit, sauf pour celui qui va essayer de me
détruire." Depuis, la paix est revenue, et
l'artiste-musicien se fait le chantre de la
réconciliation : "La terre nous appartient à tous.
Nous nous marions entre nous, nous faisons affaire
ensemble, on fait tout ensemble."

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