[mAliLink2] Voyages: Dans les bras du Niger - Entre Gao et Asongo(Liberation)

From: souleyman soukouna (soukouna@yahoo.com)
Date: Tue Jan 13 2004 - 11:12:35 EST


Mali
Dans les bras du Niger

Hippopotames, méchouis dans les dunes et baignades
dans le fleuve: la randonnée à dos d'âne entre Gao et
Ansongo offre aux enfants un condensé de la vie
africaine. Récit d'une semaine en famille.
     
Par Frédérique DESCHAMPS

samedi 20 décembre 2003

«Mais bon dieu, levez les yeux, regardez le paysage,
les enfants!» Olivier Gao (Mali) envoyée spéciale

Vendredi. «Ce que je voudrais, c'est une grande
assiette de charcuterie avec plein de saucisson»,
soupire Maixent (12 ans dans un mois) en sirotant un
Coca presque frais. Aymeric, son cadet d'un an,
préférerait une margherita. Après une semaine dans le
sud du Mali, à manger du riz gras et du couscous
(quelquefois du to), les mirages stomacaux se font
forcément sentir. Mais les deux frères savent qu'ils
doivent encore rempiler pour une semaine avant
d'apercevoir l'ombre d'une pizza. Car Olivier, leur
père, et Chantal, sa nouvelle femme, ont choisi la
semaine «découverte du pays dogon en 4x4» couplée à
celle de «randonnée avec des ânes le long du fleuve
Niger» comme voyage de noces. Les deux filles de
Chantal, Chloé (7 ans) et Léa (10 ans), sont aussi du
voyage.

Le départ, avec les ânes, c'est demain. Arrêt au
bureau de poste de Gao, bâtiment colonial poussiéreux
mais délicieusement ombragé : Aymeric et Maixent
veulent appeler leur maman, Chloé et Léa, leur papa,
pour raconter à la va-vite «les caïmans sacrés et le
Hogon qui se fait laver par la langue du serpent».
Mamadou, alias «Rasta», qui doit nous servir de guide
pour la randonnée, a l'air totalement fracassé : crise
de palu. Il s'écroule sur une natte après avoir
ingurgité la dose maximale d'aspirine. Les enfants le
couvent d'un oeil tout en enchaînant les parties de
huit américain.

Samedi. Ils sont là, à la sortie de la ville : cinq
petits ânes tristes aux flancs costauds. Sur une
charrette, on empile les bagages, les tentes, les
bidons d'eau. Sur l'autre, les enfants, à l'abri d'un
petit dais de paille tressée. Un papa, une maman,
quatre enfants, un guide, deux charretiers, un
cuisinier, des ânes : la petite troupe s'ébranle.

Dans la chaleur de l'après-midi, les parties de
menteur et de bataille se succèdent à l'arrière de la
carriole. «Mais bon dieu, levez les yeux, regardez le
paysage les enfants !», s'emporte Olivier. Mais rien
n'y fait, ni les échassiers blancs à long bec qui
s'envolent des marécages, ni les hordes d'enfants qui
accueillent le convoi à chaque village. Camping à la
sortie de Tacharan. A 21 heures, tout le monde dort.

Dimanche. Les charretiers sont emmitouflés dans leur
chèche. Le vent a soufflé fort cette nuit. Sur la
piste, on croise quelques mobylettes et un colosse en
trench crasseux, bonnet de laine et transistor sur
l'épaule. Léa s'engage dans une grande conversation
avec le propriétaire de l'âne qu'elle monte pour
savoir comment on le nourrit et, surtout, d'où
viennent ses nombreuses cicatrices. Bivouac sur un
promontoire, au-dessus d'un village mi-peul, mi-bozo,
en bordure du fleuve. Trop de vent pour songer à se
baigner. Jusqu'à la nuit tombée, les enfants creusent
des galeries dans la dune sous les regards curieux des
mômes du village. Un garçon propose à Aymeric de lui
vendre un ballon flapi pour 10 000 CFA (15 euros !).
Une vieille apporte une calebasse pleine de lait de
chèvre au miel en guise de cadeau de bienvenue.

Lundi. Olivier a dû se lever deux fois dans la nuit
pour réarrimer les tentes des enfants ballottées par
le vent. C'est de loin Chloé que les moustiques
préfèrent. Pour oublier ses piqûres, elle s'échine à
faire manger une carotte à un âne indifférent aux
radicules. En fin de matinée, à Haoussa-Falan, «Rasta»
négocie la location d'une pinasse pour une
démonstration de pêche au lancer de filet. La pinasse
prend l'eau. Les grands écopent, les petits se
cramponnent au banc, le propriétaire n'a pas l'air de
s'inquiéter. Debout, les pieds cramponnés aux bords de
l'embarcation, il lance son filet vers le large. Plus
tard sur la rive, Maixent s'applique à reproduire son
geste ample et circulaire mais le filet ne fait que
s'emmêler. Aymeric joue avec un poisson-lune qui se
dégonfle comme une baudruche dès qu'on le touche,
pendant que les filles alignent sur le sable le
produit de la pêche. L'après-midi est chaude, la
marche longue. Chloé décrète qu'elle en a marre des
enfants crasseux qui veulent à tout prix la toucher,
et que rien ne lui plaît dans ce pays, sauf les dunes.

La vaisselle du dîner terminée, Achar, le cuisinier,
retourne la bassine et la transforme en tam-tam. Un
des muletiers se lève, réenroule son chèche et
commence à danser. Suivent des jeux idiots et
hilarants : prendre son pied droit dans sa main
gauche, son oreille droite dans sa main droite et dans
cette position se pencher en avant jusqu'à saisir,
avec les dents, une tong fichée dans le sable. Le
visage d'Aymeric se fend d'un sourire : il a réussi.

Mardi. A Daoga, la pinasse qui nous ramènera jusqu'à
Gao est là. Le conducteur s'appelle Hassassin ; ça
fait rire les mômes. Il nous emmène un peu plus en
amont, au milieu des bancs de terre où paissent des
vaches à longues cornes, à un endroit où l'eau ne
stagne pas. Baignade-savonnage en baskets ­ c'est plus
prudent ­ et maillot de bain. Rarement shampoing se
sera fait d'aussi bon coeur.

Le cuisinier a acheté une chèvre. Les quatre enfants
regardent sans ciller l'animal se faire égorger ­
Chantal, elle, est sur le point de tourner de l'oeil ­
et passent plus d'une heure, assis dans le sable, le
nez dans les tripes, à se faire expliquer l'anatomie
de la bête. A la veillée, Hassassin se lance dans le
récit d'un long conte africain, «Rasta» traduit : il y
est question de six frères, d'un enfant répudié avalé
par un diable, d'un oiseau qui chie de l'or et de deux
jumelles qui jouent des tours aux hommes. Seuls les
enfants arrivent à suivre.

Mercredi. Voyage en pinasse jusqu'au marché d'Ansango.
Les enfants s'empiffrent de beignets qui ressemblent
aux chouchous de la Foire du Trône. Maixent achète du
beurre de karité pour entretenir la canne sculptée
qu'on lui a offerte en pays dogon. On entame le retour
vers Gao. Les garçons et leur père se lancent dans un
tarot. Chloé est décrétée trop petite pour jouer. Léa
s'initie. A la troisième partie, elle a déjà compris.
Bivouac, comme dans un tableau de Barceló.

Jeudi. Est-ce parce qu'ils sentent l'écurie ?
Aujourd'hui, les enfants ne se font pas prier pour
remballer leurs sacs. En pliant la tente, Aymeric
récite pour lui-même la liste des tribus rencontrées
au Mali : les Bambaras, les Dogons, les Peuls, les
Bozos...

Chloé reprend sa place à la proue du bateau. Elle a
mis une planche en travers et s'est installé un bureau
avec un clavier d'ordinateur dessiné sur une feuille
de son carnet de voyage. Soudain, «Rasta» demande à
Hassassin de changer de cap : un banc d'hippopotames
pointe ses oreilles. «Rasta» raconte des histoires de
paysans attaqués par les hippo, au moment de la
décrue, quand le bourgou dont ils se nourrissent se
fait rare. Les enfants n'en perdent pas une miette.

On dépasse Gao, laissant derrière nous le chant du
muezzin et le raffut des groupes électrogènes. Arrêt à
la dune Rose, sur l'autre rive. C'est comme le Pyla,
mais couleur pêche. Les enfants font des glissades,
laissant derrière eux des traces qui ressemblent à
celles des tortues qui vont pondre. Il faut rentrer à
Gao. L'avion part à l'aube.

Vendredi. Il fait encore nuit. L'aéroport est un vaste
hangar fermé sur trois côtés. Le tenancier de la
buvette a déjà mis en route la cassette élimée de Mama
Keïta, la Oum Kalsoum malienne. Des petits vendeurs
ensommeillés tentent de fourguer un dernier bijou
touareg aux touristes en partance et tout aussi
ensommeillés. Chloé a envie de faire pipi. Il n'y a
pas de toilettes. Chantal opte pour un dernier tour en
brousse, à la lueur des frontales. Histoire de payer
un dernier «impôt aux mouches», comme on dit ici.
«Rasta» s'est levé aux aurores, pour venir dire au
revoir. Les enfants promettent de lui écrire (ils le
feront, via le mail). «Rasta» leur a apporté de petits
cadeaux. Aymeric pleure. Il ne veut plus partir.
 

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